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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'art du parler creux...

L'art du parler creux...

Il y a une constante dans les séminaires de management, c’est la volonté de concentrer dans une formule finale la substance des échanges, le plus souvent touffus car les réalités à traiter sont par nature complexes.

Ce fascinant travail de synthèse produit parfois des résultats remarquables. La formule finale change alors de statut pour s’élever au rang de pensée universelle. Le manager la cite dans ses discours, l’inscrit sur le paper-board en ouverture de réunion, l’affiche bien en vue dans son bureau.

Je voudrais partager avec vous quelques unes de ces productions, issues d’un séminaire auquel j’ai participé. Toutes n’ont pas vocation à devenir pensée universelle, mais elles méritent, me semble-t-il, d’être ouvertes à d’autres.

« L’excellence stimule les besoins organisationnels de la performance »

Comment ne pas être d’accord ? Mais encore fallait-il arriver à exprimer toutes les nuances de la démarche d’adaptation de l’entreprise que nécessite le défi posé par son marché.

« Le diagnostic clarifie les blocages motivationnels du groupe »

Voilà qui est parfois délicat : pour construire une équipe gagnante, dans le sport comme dans l’entreprise, il faut arriver à dépasser le tempérament profond de chacun des acteurs. Ne pas confondre avec l’humeur qui est secondaire. Par analogie avec le temps, le tempérament c’est le climat de chacun d’entre nous, l’humeur étant la météo du jour.

« L’expérimentation dynamise les facteurs stratégiques de l’entreprise »

La aussi, vérité d’évidence semble-t-il… On ne fait que retrouver, exprimé d’une autre manière, la bonne vieille dialectique action-réflexion.

Bien sûr, vous l’avez deviné : ce séminaire est une fiction, ces formules n’ont jamais existé… Elles sont le résultat d’un « formulateur automatique » qui, à partir de mots répartis en cinq colonnes crée des combinaisons aléatoires : un mot pris au hasard dans la première colonne + un mot pris au hasard dans la deuxième… et ainsi de suite jusqu’à la cinquième. Et voilà nos formules managériales livrées, prêtes à être consommées ! Ce qui est troublant, c’est que cette loterie des mots produise des résultats, un poil alambiqués certes, mais crédibles. Ce qui est inquiétant, c’est que certains séminaires de management, produisent des résultats qui ressemblent à ceux que livre notre « formulateur ».

Michel Foucault avait donné une nouvelle actualité à l’antique notion philosophique de parrêsia. De quoi s’agit-il ? Tout simplement de l’exigence de « parler vrai », du « courage de la vérité », cette vertu d’évidence qui se retrouve noyée le plus souvent dans le galimatias du « parler creux » qui domine notre vie collective.

Mais, pour autant, il serait hâtif de se débarrasser de l’encombrant « formulateur ». D’autres s’en sont servis avec bonheur. En 1961, est édité un recueil éblouissant. Il est signé Raymond Queneau et son titre « Cent mille milliards de poèmes » laisse dubitatif. Et pourtant, il n’est que le résultat exact produit par la combinaison entre eux des quatorze vers des dix sonnets composés par l’auteur. Pour les plus mathématiciens d’entre vous, faites le calcul : il y a 1014 soit 100 000 000 000 000 poèmes potentiels. Queneau ajoute : « En comptant 45 secondes pour lire un sonnet et 15 secondes pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). »

Et, en plus, c’est beau !

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