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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le refuge de Martin

Le refuge de Martin

Martin est pêcheur – ça ne s’invente pas un prénom pareil pour une passion pareille ! Un demi-siècle que Martin passionnément pêche. Sur son agenda, pas d’anniversaires, pas de rendez-vous important, une seule date est cochée : 12 mars, ouverture de la truite.

Durant six mois, le gave sera son univers. Le bruit de l’eau vive est pour lui un silence. Il est devenu tellement familier qu’il lui faut faire l’effort de l’écouter pour l’entendre.

Mais, entre frustrations, nostalgies, renoncements, amertumes, la marge est étroite pour une vie heureuse. Martin a abdiqué toute révolte, appris à supporter l’insupportable : une société de travailleurs sans travail, l’exclusion, la violence quotidienne, les enfants morts échoués sur les plages… Il fait partie des 65 % de Français qui disent n’avoir confiance ni dans la gauche ni dans la droite pour gouverner le pays, des 81 % qui jugent négativement les hommes et les femmes politiques, des 31 % qui disent leur lassitude, leur morosité, leur méfiance, de ceux que l’Europe ne fait plus rêver… (1)

Toutefois, Martin a la mémoire suffisamment longue et précise pour refuser de céder aux tentations du repli sur soi, de la haine des autres, de la xénophobie, de l’illusion d’un chef autoritaire : « Surtout, pas de ça en France ! »

Il parle souvent d’avant. S’exprime alors avec insistance la nostalgie d’un monde – réel ou fantasmé peu importe – où l’on avait le temps de vivre alors que la vie était brève, où l’éphémère n’avait que peu de place face à l’éternité des choses, où les savoirs étaient croyances, les questionnements certitudes.

« Je mets au point, dit-il, des stratégies d’arrangement avec le réel qui m’entoure. Il me faut, de temps en temps, rester un long moment silencieux et taciturne, comme pour me purger de l’envahissement de la vie extérieure. Le gave est mon refuge. »

Je pense, en l’écoutant, à Miguel des Unamuno qui voulait partir vers « les cimes de silence, de paix et d’oubli », mettre son « âme en manche de chemise ».

L’autre – alter – est un défi continu pour l’appétit de solitude de Martin. Par chance, le mot se prête à des calembours multiples qui le rendent souriant : il dit pratiquer « l’altérophilie » (aimer l’autre) mais éprouve le besoin de se « désaltérer » (quitter les autres) de temps à autre…

« Quitter le monde des gens pressés, doublement pressés : regarde-les, dans les rues des villes, ils marchent vite et vivent les uns collés aux autres. Leur solitude mêlée de multitude, est une solitude inquiète. Moi, la mienne est sereine.»

Il observe avec méfiance le « progrès » des techniques… « Je suis d’une génération perdue, celle des infirmes numériques. J’ai côtoyé le Charbonneau de « Tristes campagnes » et l’Ellul du « Bluff technologique »... Et surtout je garde en mémoire la terrible loi de Gabor : tout ce qui est possible sera fait, toujours. Elle porte une menace terrible dans un monde où l’homme se croit Prométhée. »

« Je sais que le temps m’est compté poursuit-il. Combien me reste-t-il à courir avant d’être victime du Grand Érodeur ? Dix ans peut-être… guère plus. Chaque journée fait vingt-quatre heures, que tu sois prince ou manant ; chaque heure fait soixante minutes et, dans chaque minute, il y a soixante fois une seconde… Je veux que chacune de ces secondes soit une perle de vie, je veux faire glisser le temps en flocons lents, dans l’eau vive jusqu’à la taille, une canne à mouche au bout du bras. Voilà pourquoi je suis là… Seul avec le gave et mes amies les truites. Parce qu’elles sont mes amies… Lorsque j’en sens une qui frétille au bout de la ligne, je frémis comme un homme qui voit venir son amante. Une fois dans ma main, je la lui ôte délicatement l’hameçon qu’elle a planté au bord des lèvres, je lui caresse le ventre et je la remets à l’eau en lui disant merci… Elles sont si vives et fuyantes… Je les aime. »

Il marque alors un temps d’arrêt, puis son regard se fait pétillant, coquin : « Avec un beurre citronné, je les aime aussi… »

(1) Sondage Cevipof du 17/01/16

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