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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Caro et Frantz...

Caro et Frantz...

Si vous vous promenez du côté des remparts de Navarrenx, plus précisément sous la porte Saint-Antoine, vous remarquerez, si vous êtes attentif, dans un coin sombre, une plaque émaillée, en partie rongée par la rouille, où l’on voit écrit le message suivant :

« En hommage et en souvenir de Frantz Liszt, venu admirer les remparts de Navarrenx en 1828 compagnie de Caroline de Saint-Cricq. »

Il n’en faut pas plus à un bon rat qui se respecte et qui fait de la curiosité sa qualité première pour partir à la pioche dans les médiathèques de la région pour tenter d’en savoir plus.

Et assez facilement, j’ai trouvé …

J’ai, bien sûr, trouvé une foultitude d’ouvrages, de disques, sur Frantz Liszt, presque rien sur Caroline de Saint-Cricq, et un livre, édité il y a deux ans par le Cercle Historique de l’Arribère à Navarrenx, signé par Marie Baulny-Cadilhac, et donc le titre portait en lui la promesse de trouver les réponses à toutes les questions que l’énigmatique pancarte de la porte Saint-Antoine soulevait : « Caroline de Saint-Cricq et Frantz Liszt : un amour impossible ».

Diantre ! Plongeons-nous dans cette histoire, romantique à souhait, romanesque même, mais bien réelle pourtant.

Faisons d’abord connaissance avec les deux principaux protagonistes …

Faut-il présenter Frantz Liszt ?

C’est un monument de la vie artistique du XIXème siècle, une sorte de Victor Hugo de la musique, une personnalité qui a dominé son époque, qui a révolutionné son art, et dont l’influence se fait toujours sentir.

Il est né en Hongrie en 1811. Son père est musicien, il offrira un piano à son fils rapidement. Celui-ci donne à neuf ans sa première représentation publique et enthousiasme plusieurs mécènes hongrois qui lui permettent de poursuivre de sérieuses études musicales.

Franz Liszt était un pianiste prodigieux. Czerny dira de lui que "la nature a créé un pianiste". Profondément marquée par le romantisme, l’œuvre de Liszt privilégie la virtuosité et une grande richesse d’invention. Il a radicalement transformé l’art de jouer du piano, donnant à cet instrument la puissance d’un orchestre. Il a marqué de son empreinte toute une génération de musiciens à la fois comme pianiste et comme compositeur.

Jusqu’à sa mort, en 1885, il va dominer non seulement la vie musicale, mais également la vie intellectuelle de son temps. C’est un homme au charisme lumineux, aux multiples engagements (politiques, religieux, philosophiques …), séduisant, séducteur, mais également généreux. De très nombreux artistes s’appuieront sur lui. L’exemple le plus célèbre étant, bien sûr, Richard Wagner, dont Liszt va accompagner l’éclosion jusqu’à cet aboutissement de l’opéra qu’est Bayreuth.

Sa vie sentimentale est agitée, très agitée … Alors que Frantz n’a que 16 ans, son père est à l’agonie. A l’heure de mourir il pressent avec une redoutable lucidité ce que sera l’existence de son fils. Il lui confie : « Mon enfant, je vais te laisser bien seul, mais ton talent t’assure contre tout imprévu. Ton cœur est bon et tu ne manques pas d’intelligence. Toutefois, je crains pour toi les femmes : elles troubleront ta vie et la domineront. »

Et Caroline de Saint-Cricq, qui est-elle ?

Les de Saint-Cricq sont une très ancienne famille : ils apparaissent dès le dixième siècle dans les archives du Béarn et de la Gascogne comme investis de droits seigneuriaux.

Caroline est née à Paris en 1810. Elle est la fille de Pierre de Saint-Cricq et de son épouse, Jeanne Clémence Le Nain.

Pierre de Saint-Cricq est un homme cultivé, ambitieux et, très vraisemblablement, arriviste. En tout cas, il est suffisamment malin et opportuniste pour traverser plusieurs régimes : la Révolution, l’Empire, et passer, sans trop de dommages, du régime impérial au gouvernement des Bourbons. Son sens politique doit être singulièrement affuté puisqu’on le retrouve député des Basses-Pyrénées, élu dans l’arrondissement d’Orthez, président du Conseil général de ce même département, puis ministre d’Etat, élevé à la dignité de pair de France par le Roi Louis Philippe. Un homme incontestablement important. Il a, sur l’éducation de ses enfants, des idées très arrêtées qui sont celles de son temps. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’autorité – voire l’autoritarisme – et une considération médiocre des femmes y sont clairement affirmés. Notre histoire va le prouver.

La mère de Caroline est une femme fragile. Au moment de la jeunesse de sa fille, elle souffre d’une toux chronique et présente tous les symptômes d’une tuberculose pulmonaire.

Caroline est la troisième des enfants du couple de Saint-Cricq : deux garçons, Jules et Auguste, l’ont précédée. C’est donc la seule fille et, le moins que l’on puisse dire, c’est que son père ne déborde pas d’enthousiasme à l’idée d’avoir à élever une fille. Il n’y voit que des complications : prévoir une dot, le choix d’un parti et beaucoup de soucis en perspective.

Toutefois, Caroline reçoit une éducation soignée. Elle apprend vite et montre de belles qualités d’esprit et d’intelligence.

Que s’est-il donc passé entre ces deux êtres si différents ?

Marie Baulny-Cadilhac raconte très bien leur première rencontre.

Automne 1827, Caroline qui a 17 ans, fait la connaissance de son futur professeur de piano, alors âgé de 16 ans, sans se douter du bouleversement qu’il va provoquer dans sa vie.

Frantz est alors installé à Paris avec sa mère. Pour gagner sa vie, il donne des leçons de piano.

Comme sa notoriété est déjà grande, il est convoqué par le comte Pierre de Saint-Cricq qui lui demande de parfaire l’éducation musicale de sa fille.

C’est la mère de Caroline, Jeanne-Clémence qui reçoit le jeune Liszt dans le salon d’étude. En le voyant entrer, le charme et le magnétisme qu’il dégage la troublent. Inconsciemment, elle est séduite comme les autres mères d’élèves. L’une d’elles ne confie-t-elle pas à son journal intime : « … Il a joué délicieusement, avec une vague, une rêverie, une désinvolture, quelque chose d’inspiré, de tendre, d’imprévu, dont l’ensemble était enchanteur … Tout en jouant, il secouait sa chevelure soyeuse. Ses yeux lançaient des éclairs. Il était brillant de génie ! … »

Pendant un instant, la jeunesse de Liszt fait hésiter Madame de Saint-Cricq, mais la réputation de musicien et d’homme de goût qui le précède, emporte ses derniers doutes. Son prodigieux don musical n’a d’égal que sa séduction.

Les portraits de cette époque nous présentent Caroline et Frantz comme deux jeunes héros romantiques. Frantz attire par son regard intense chargé de toutes les émotions dont un virtuose est capable. Caroline a de beaux cheveux bruns coiffés à la mode de la Restauration mettant en valeur l’ovale de son visage au teint d’albâtre. Ses yeux remplis de douceur sont d’un mauve assez rare.

Madame de Saint-Cricq, quand sa santé lui permet, assiste aux leçons. Sa présence silencieuse mais attentive ne gêne pas les deux jeunes gens. Elle note la transformation de sa fille, qui veille à sa toilette, change de coiffure, mille indices du désir de plaire. Elle voit naître sous ses yeux les prémices d’un amour très sérieux qu’elle encourage.

Frantz néglige désormais ses autres élèves qui attendent vainement leur professeur. Il court et expédie ses obligations. Seule Caroline a droit à toute son attention. Les deux jeunes adolescents commencent à faire des projets d’avenir.

La Comtesse de Saint-Cricq est de plus en plus faible. Peu de temps avant de mourir, elle juge que le moment est venu de parler à son mari du sentiment partagé de Caroline pour Liszt. « Au moins, ne les empêchez pas d’être heureux ! » lui dit-elle avant de s’éteindre le 1er juillet 1828.

Mais Pierre de Saint-Cricq ne l’entend pas de cette oreille. Vu sa position, il ne saurait être question d’une relation avec un musicien. Il convoque Frantz Liszt et lui signifie son congé.

Dans une correspondance, le musicien décrit la scène et les mots échangés :

  • « Monsieur Liszt, j’observe que, plus vous prodiguez de conseils à ma fille, moins elle en use. Entre vos leçons, le piano est muet. Bref, j’ai décidé de la marier au Comte d’Artigaux…
  • Mais, c’est un homme d’âge !
  • Et d’expérience !
  • Mademoiselle Caroline ne le connaît pas !
  • Une fois mariée, elle fera sa connaissance. Monsieur d’Artigaux est un bon partie. Elle sera fort heureuse.
  • En êtes-vous sûr, Monsieur ? Si vous saviez …
  • Oui, je sais qu’elle a pour vous des bontés, mais elle a 17 ans : elle oubliera.
  • Pardonnez-moi de vous dire que je suis sûr du contraire !
  • Monsieur, en voilà assez, mon choix est fixé, je n’y reviendrai pas. Votre union aurait été des plus étranges. Car, Monsieur Liszt, sans avoir la moindre intention de vous offenser, vous n’êtes pas né …
  • D’autres trouvent, en effet, dans leur berceau un nom tout fait. J’ai l’ambition de faire le mien …
  • Soit. Mais vous ne vous appellerez pas moins, toute votre vie durant, Monsieur Liszt. »

Pour Caroline, ses rêves s’effondrent. Liszt s’éloigne, blessé dans son orgueil et son amour.

Que vient donc faire la plaque de la porte Saint-Antoine à Navarrenx dans cette histoire ?

En jeune fille de bonne famille obéissante, Caroline obéit à son père et épouse Bertrand d’Artigaux le 10 mars 1831 à Paris.

Son mari a 30 ans et il est Béarnais, né à Oloron Sainte-Marie.

Son père, Antoine d’Artigaux, est député du département des Basses-Pyrénées, tout comme le Comte de Saint-Cricq. Il est également procureur à la Cour Royale de Pau et Bertrand, une fois ses études faites, y débute une carrière de magistrat. Les considérations politiques et foncières ne sont pas étrangères, de part et d’autre, dans la décision de ce mariage.

Voilà donc Caroline mariée et bientôt installée à Pau. Une nouvelle vie commence qui se partagera entre l’hôtel particulier des d’Artigaux, au centre de Pau, et le château Nitot, dans une vaste propriété achetée par le Comte de Saint-Cricq, à Sus, près de Navarrenx. Elle donne naissance à une fille, Berthe, dont la santé très fragile sera une préoccupation constante.

Frantz Liszt, de son côté, voit sa carrière de musicien prendre une tournure internationale. Toute l’Europe s’arrache le génie du piano. Il vit une relation passionnée, qui fera scandale, avec Marie d’Agoult.

Les années passent et, étonnamment, malgré la distance du temps et de l’espace, chacun de leur côté, Frantz et Caroline cultivent la nostalgie de ce premier amour.

C’est Frantz qui va faire le premier pas …

Nous sommes en 1844, plus de 16 ans après leur dernière entrevue.

Une tournée est programmée en Espagne. Frantz Liszt exige qu’une halte soit fixée à Pau et qu’un concert y soit organisé.

Frantz compte bien que Caroline, prévenue par la presse de sa venue, sera présente.

Et, en effet, le 8 octobre 1844, Caroline se rend à la salle de concert qui se trouve place Grammont. Elle est au premier rang, seule, son mari Bertrand étant opportunément parti à la chasse. Lorsqu’il l’aperçoit Caroline, Frantz Liszt est comme frappé par la foudre. En 16 ans, ce visage n’a pas changé.

Ils se retrouvent à la fin du spectacle, puis, ils décidèrent de se revoir dès le lendemain, au domicile de Caroline. Ils échangent leurs émotions, leurs frustrations, se lamentent du sort que leur a réservé la vie … et décident, puisqu’il faut se séparer, de ne s’oublier jamais : « Ne vous lassez pas de mon souvenir ! » lui dit Caroline.

Le 11 octobre, devant le succès du premier concert, un second concert est organisé à Pau. Même succès. Deux jours plus tard, Frantz Liszt quitte la ville.

Caroline et lui poursuivront une correspondance épisodique et, peut-être, se sont-ils rencontrés à nouveau à Paris lors des séjours que Caroline y faisait pour tenter de faire soigner sa fille, Berthe.

Etaient-ils allés à Navarrenx se promener sous les remparts, en 1828, c'est-à-dire à l’époque où Frantz Liszt était encore le professeur de piano de Caroline ? Rien ne permet de le certifier. Mais l’image est belle et justifie le panneau apposé sous la porte Saint-Antoine.

Que reste-t-il de cette histoire ?

Il reste quelques correspondances, quelques paragraphes dans les biographies de l’artiste, le livre de Marie Baulny-Cadilhac dont je vous ai parlé … et c’est à peut tout.

Aucune des deux familles : les Dartigaux et les de Saint-Cricq n’a eu de descendance. A la mort de Berthe, l’unique fille de Caroline et de Bertrand, le 5 mars 1885 à Bethléem, tout s’est arrêté.

Le château Nitot, à Sus, appartient aujourd’hui à Maître Cabarrouy qui projette d’y construire un grand golf de 27 trous.

L’hôtel particulier des Dartigaux, à Pau, abrite la Caisse d’Allocations Familiales.

Et puis, il y a cette plaque, sous la porte Saint-Antoine à Navarrenx … Fait-elle partie de l’histoire ou de la légende ? Peu importe, certainement …

La seule question qui mérite d’être posée aujourd’hui est : cette histoire est-elle belle et émouvante comme le disent certains, emblématique de l’esprit romantique qui domina le XIXème siècle ? Ou alors, est-elle affligeante, puisqu’elle consacre un échec ?

J’avoue qu’en ce qui me concerne, je fais plutôt partie de la seconde catégorie, car il faut bien considérer que cette idylle contrariée, sous couvert de romantisme, en dit plus long sur l’inconstance sentimentale de Frantz Liszt que sur la force et la sincérité de ses engagements, sur la mollesse de caractère de Caroline aussi qui se plie sans trop de révolte à la tyrannie paternelle et aux mœurs de son époque …

Je me plais à imaginer que l’escapade navarraise a bien eu lieu en 1828, qu’elle a duré suffisamment longtemps pour que la chasteté des sentiments de Frantz et Caroline ne puisse y résister, que ceux qui ont installé cette plaque commémorative sous les remparts de Navarrenx savaient parfaitement ce qu’ils faisaient puisqu’elle se trouve dans un endroit en partie dissimulé des regards …

Je me plais à imaginer aussi que les retrouvailles paloises de 1844, 16 ans plus tard, donnèrent lieu à des effusions dont toutes ne furent pas platoniques.

Ce serait une conclusion, certes peu morale mais, que voulez-vous, tous y auraient été gagnants : Frantz y aurait trouvé un peu de joie de vivre qui lui faisait défaut à cette époque, Caroline se serait certainement encombrée la conscience de quelques fautes inavouables mais aurait vécu le reste de son âge sans regrets, et le brave mari, Bertrand d’Artigaux, aurait ajouté à sa panoplie de trophées, déjà bien garnie, une belle paire de cornes qu’il aurait portée fièrement. Car cet homme, semblait avoir tous les talents pour être un cocu magnifique.

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