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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le destin d'Anina...

Le destin d'Anina...

En 2013, j'ai croisé Anina. Son histoire ne me lâche plus.

Tout commence, il y a 23 ans à Craiova, en Roumanie. Dans les faubourgs de la ville, il y a le quartier de Fanta Luncii où sont concentrées les familles roms.

« C’est là que je suis née, dit Anina, dans le froid roumain du mois de janvier 1990.

En cet hiver glacial, mon pays était certainement en train de vivre la plus grande révolution de son histoire. En effet, quelques semaines plus tôt, le soulèvement du peuple roumain avait conduit à la chute de l’ancien régime communiste et à l’exécution des époux Elena et Nicolas Ceausescu. »

Les Rom regardent alors avec un mélange d’inquiétude et d’espoir l’avènement d’une nouvelle ère pour la Roumanie, leur pays. Car la Roumanie est leur pays. Le peuple rom ou « Romani Cel » (d’où leur nom de romanichel), s’est installé ici il y a plus d’un millénaire. C’est vers l’an 800 que ce peuple venu d’Inde s’est établi dans cette région qui est devenue ensuite la Roumanie. Si les Roms regardent avec un peu d’espoir le soulèvement qui renverse la dictature de Ceausescu, c’est que leur situation sous son régime est dramatique.

Anina raconte :

« Pour notre peuple, ce fut certainement la pire période de son existence. Nous avons été bafoués, violentés, obligés de nous plier aux volontés politiques. Le pouvoir en place à tout fait pour que mes ancêtres quittent les métiers traditionnels qui étaient les leurs depuis des siècles : forgeron, chaudronnier, vannier, briquetier, menuisier … d’autres étaient tournés vers des activités artistiques : musiciens, danseurs folkloriques, dresseurs de serpents ou d’ours … les femmes étaient cartomanciennes ou blanchisseuses et s’occupaient des enfants.

Le régime de Ceausescu, cette république prétendument populaire, a forcé ces femmes et ces hommes à travailler dans des fermes d’Etat, comme de véritables esclaves. »

Cette politique répressive s’est accompagnée de mesures de sédentarisation, regroupant les Roms dans de vieilles maisons, faites de bric et de broc, dans des quartiers en périphérie des villes.

C’est dans un de ces zones de concentration qu'Anina va grandir.

La préoccupation principale est la nourriture. On ne mange pas à sa faim tous les jours : les aliments sont rares, presque toujours les mêmes et il faut aller chercher l’eau, loin, très loin même …

Anina se souvient :

« Ma mère et ma tante revenaient de ville, frigorifiées, portant des blocs de glace qu’elles faisaient fondre dans de grands chaudrons noirs posés sur un grand feu. »

Avec la nourriture, les deux autres sujets d’inquiétude dans ces zones de concentration de roms sont la salubrité et le surpeuplement. Le quartier de Fanta Luccii, où se vivent Anina et sa famille, se trouve à proximité de la grande décharge à ciel ouvert où sont stockés tous les déchets de la ville.

« Il y avait comme une fumée, un semblant de brouillard planant en permanence sur cette décharge qui servait de terrain de jeu à certains enfants du quartier. »

« Certaines familles, parce qu’elles n’ont pas le choix, vivent entassées à 15 ou 20 dans une ou deux pièces. Evidemment la cohabitation est souvent difficile, l’intimité n’existe pas, et, malheureusement la promiscuité pousse aux mariages consanguins dans certains cas. Nous n’avons, par bonheur, pas vécu cela. »

Les Roms avaient placé leurs espoirs dans le nouveau régime qui succéda à la chute de Ceausescu. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le constat d’Anina est terrible :

« Rien n’a changé en Roumanie. Les Roms sont toujours cantonnés dans les périphéries les moins visibles des villes, dans les secteurs les plus éloignés, mais surtout dans les zones inondables, près des décharges ou sur les terres les plus stériles où rien ne pousse … Comme les villes et les communes ont toujours plus ou moins toléré notre présence, aucun effort, aucun projet d’aménagement ou d’amélioration n’est envisagé. Dans ce contexte, il est utopique de dire qu’un jour les pouvoirs publics prendront la décision de faire installer l’électricité ou un quelconque assainissement. »

Pourtant, la petite Anina n’est pas la plus malheureuse. La situation de sa famille est meilleure que la moyenne des habitants de Fanta Luccii.

Ses parents ont pu faire quelques études et, profitant du fait que leur physique n’était pas trop typé, qu’il ne les désignait pas d’une manière évidente comme faisant partie de la communauté rom, ils ont dissimulé leur appartenance, s’habillant le mieux possible et se faisant passer pour des Roumains ordinaires. Ils ont pu ainsi trouver du travail.

Le père titulaire d’un bac professionnel occupait une place de comptable dans un magasin de pièces automobiles. La mère qui avait suivi quelques cours au lycée travaillait sur les marchés.

Tout semble aller pour le mieux durant quelques années puisque toute la famille quitte le quartier rom pour s’installer dans un petit appartement en ville. Anina et ses deux sœurs commencent alors leur scolarité.

Et puis, brusquement tout s’écroule …

Certainement victime d’une dénonciation, le père d’Anina est désigné comme Rom et perd aussitôt son travail. On lui fait savoir du jour au lendemain qu’on n’a plus besoin de lui.

Sans travail, avec un loyer à payer à la fin de chaque mois, des frais de scolarité pour les enfants, les parents ne peuvent plus s’en sortir. Revenir dans le quartier rom semble la seule solution.

A moins que …

Le père a entendu parler de ces pays, vers l’ouest, où existent des possibilités de vie meilleure. Mais pour partir, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour payer des passeurs. Il faut aussi prendre le risque de la clandestinité.

Anina raconte :

« Un matin, papa est venu nous réveiller. Il nous a dit : On y va les filles. C’est aujourd’hui que nous partons. Sans un bruit, un peu déboussolées, nous avons rassemblé nos affaires, enfin le strict nécessaire, c'est-à-dire quelques vêtements … Nous avons descendu l’escalier en silence … Je me rappelle que le jour n’était pas encore levé, mais qu’il faisait déjà très chaud en ce mois de juillet 1997 … Nous sommes montés dans une camionnette, un vieux combi Volkswagen qui dégageait une effroyable odeur d’essence. »

Le trajet sera long, difficile, émaillé de nombreux problèmes.

Arrêtés une première fois en Hongrie, la famille d’Anina est renvoyée en Roumanie. Là, le père débourse une nouvelle fois une forte somme d’argent pour payer un nouveau passeur. Et c’est plus de 30 personnes qui se retrouvent entassées dans un vieux gros camion fermé, sans aucune ouverture sur l’extérieur.

Dans des conditions épouvantables, dans une ambiance où se mêlent les plaintes, les odeurs d’urine et de vomi, le voyage se poursuit. Il faut traverser le Kosovo en guerre, prendre les petites routes peu surveillées …

Le père d’Anina tente de remonter le moral des siens :

« Vous verrez les enfants : là-bas, nous aurons notre maison. Je vais trouver du travail et vous pourrez faire de grandes études pour avoir un beau métier. »

Anina raconte la fin du voyage :

« Les mamans avaient commencé à entonner des chansons joyeuses pour fêter cela, pour symboliser la fin si proche du voyage. Nous avions hâte d’arriver … Cela faisait peut-être deux ou trois jours que nous n’avions rien avalé … Et puis, nous sommes arrivés à destination après une bonne dizaine de jours d’un voyage tumultueux, périlleux et douloureux … Lorsque le moteur s’est arrêté et que les portes du camion se sont ouvertes, nos sourires se sont vite figés sur nos visages … J’entends encore le chauffeur du camion ordonner : Tout le monde descend, vous êtes arrivés. Allez, dépêchez-vous, je n’ai pas que ça à faire ! »

Au lieu de la France promise, tous se trouvent débarqués dans un campement sordide, en Italie, dans la banlieue de Rome. Contre toute attente, ils viennent d’arriver dans le plus vieux et le plus grand camp rom d’Europe. L’endroit se nomme Casilino. C’est une immense décharge avec des ordures partout. Entre les cadavres de voitures abandonnées, les tas de palettes et les détritus en tous genres, errent des poules, des coqs, des chiens, des rats et des enfants …

Dans ces conditions d’extrême dénuement, sans ressources, il faut survivre :

« Ma famille et moi, dit Anina, nous tentions le plus souvent possible de sortir du camp. Car il fallait bien trouver de l’argent. Et le seul moyen pour survivre était de faire la manche … Les mois passaient et chaque matin nous quittions le camp pour aller faire la manche. Mon père, lui, essayait de vendre des journaux dans la rue, faire des petits boulots … Les jours de marché, maman ramassait tous les légumes jetés par terre ou dans les poubelles et en demandait aussi un peu aux marchands. Avec ça, elle arrivait à nous faire des plats. Elle se débrouillait toujours pour que nous ayons quelque chose dans le ventre. »

La vie ici, en Italie, dans ce camp sordide est encore pire qu’en Roumanie. Il faut partir. C’est une question de vie ou de mort.

Un matin de décembre, avec une vieille voiture, une Polo rafistolée, toute la famille s’enfuit du camp de Casilino. Direction : la France. Le père veut arriver jusqu’à Lyon où il sait que vit un de ses oncles. La vieille Polo tiendra vaillamment jusqu’au but, mais n’ira pas plus loin. Elle rendra l’âme à Lyon.

Ils retrouvent bien l’oncle Vasile, mais il n’y a pas de place pour eux dans le foyer où il est hébergé. Ils trouvent refuge dans un immeuble désaffecté d’où ils seront rapidement délogés par la police. Les services sociaux de la ville cherchent une solution.

Une solution transitoire est trouvée dans une grande caserne à Valence, dans la Drôme. Puis, les voilà envoyés à Mâcon, dans un Foyer de Jeunes Travailleurs.

Anina s’en souvient :

« A notre descente de voiture, deux femmes très gentilles nous attendaient pour nous accueillir. Que d’égards pour nous, que de bienveillance pour mes parents si peu habitués à cela !... Nous avions deux chambres de chaque côté d’un petit couloir. De véritables chambres avec de vrais lits ! Une salle de bains avec une douche. Et une cuisine collective. »

Anina a alors 7 ans. Elle est rapidement inscrite à l’école qui est toute proche du Foyer.

« Je suis entrée en CP au mois de mars 1998. Au début, les choses étaient très difficiles. J’étais assise seule à une table et je ne comprenais rien. Je me contentais donc d’écouter et d’observer. »

Mais elle n’est pas au bout de ses peines … De nouveaux nuages assombrissent le ciel …

La demande d’asile présentée par la famille est rejetée. Les autorités françaises considèrent que les conditions pour l’obtenir ne sont pas remplies. La préfecture de Saône-et-Loire rend donc une décision d’expulsion. Ils ont deux semaines pour quitter le territoire français.

Pour le père, il est hors de question de retourner en Roumanie. Il prend donc une décision. Avec l’argent gagné en vendant des journaux dans la rue, il achète une vielle Renault Trafic blanche, et l’aménage pour que toute la famille puisse vivre dedans. Et ils partent …

Oh, ils ne vont pas bien loin ! Une heure de route à peine … Ils s’arrêtent à Bourg-en-Bresse et garent la voiture près du marché. Là le père reprend son activité de vendeur de journaux et la mère, accompagnée de ses filles, se résout à retourner faire la manche.

« Je me sentais mal, dit Anina. Je trouvais et je trouve toujours qu’il n’y a pas plus humiliant que d’être dans cette situation … »

Heureusement, quelques temps plus tard, un matin d’avril 1999, la mère d’Anina fait une rencontre extraordinaire.

« Depuis plusieurs semaines, chaque mercredi, jour de marché, une femme donnait à ma mère une pièce ou deux. Mais, ce matin-là, elle s’est penchée vers ma mère, s’est agenouillée devant elle et, en lui déposant son offrande, elle lui a dit : Romania.

Elles ont ensuite tenté de débuter un dialogue, mais maman ne parlait pas un mot de français. Mais, malgré tout, par les gestes et les attitudes, elles ont fini par se comprendre. Cette femme distinguée avec en quelques secondes analysé notre situation et avait compris qu’il y avait urgence.

La semaine suivante, elle est revenue, accompagnée par son fils. Et celle fois-ci, j’étais là ! Je leur ai raconté notre histoire avec les quelques mots de français que je connaissais … La dame s’appelait Jacqueline et son fils Alexis … Pour elle nous n’étions ni roumains, ni roms, nous étions des gens dans le besoin, abandonnés de tous et devenus miséreux.

Le lendemain fut un grand jour pour nous. Jacqueline est venue nous rendre visite, dans notre camion, loin du trottoir où nous faisions la manche. Je dessinais sur des cahiers avec ma sœur Maria.

Elle a demandé si nous étions déjà allées à l’école. Bien sûr lui ai-je répondu. Mais moi, je ne peux plus y aller. Ma maîtresse de Mâcon m’a dit que j’étais bête et que je n’arriverais pas à lire.

Madame Jacqueline m’a alors regardée ; elle a scruté nos cahiers avec des larmes dans les yeux et, de sa douce voix, elle m’a répondu : Moi, je vais t’apprendre à lire. Puis, se tournant vers Maria, elle lui a assuré : A toi aussi, ma jolie. »

Grâce aux efforts des La Fontaine (c’est le nom de famille de Jacqueline) et ceux d’une infirmière libérale, Marie-Claude Guimet, elle aussi touchée par la situation d’Anina et des siens, l’horizon s’éclaircit petit à petit.

De multiples démarches administratives sont engagées pour obtenir un titre de séjour, pour trouver un hébergement … avec succès.

D’abord une carte de séjour d’un mois, puis de trois, enfin une carte de résident d’une année qui donnait au père d’Anina le droit de travailler. Il va trouver un emploi dans une association d’insertion spécialisée dans l’entretien des espaces verts.

Ensuite, un hébergement dans un HLM. C’est la première fois, depuis 2 ans, depuis le départ de Craiova, que la famille se retrouve dans un véritable appartement.

Enfin, les enfants sont scolarisés.

Rapidement, la petite Anina montre de belles dispositions scolaires. Elle apprend vite. Elle saute même le CM1 et le directeur de l’école veut rencontrer les parents pour leur dire tout le bien qu’il pense de sa jeune élève.

En 2006, Anina décroche son brevet avec la mention « très bien » et entre au lycée pour préparer un bac S qu’elle obtient avec la mention « bien » trois ans plus tard.

Elle trouve de petits boulots pour payer ses études : vendeuse, serveuse, femme de chambre …

Voici donc Anina à l’Université !

Elle a le courage et la maturité d’affirmer son identité, de dire, chaque fois qu’on lui pose la question, qu’elle est non seulement roumaine, mais surtout rom de Roumanie. Fini pour elle le temps où l’on cachait ses origines.

Ses choix sont clairs et découlent d’une manière évidente des expériences qu’elle a traversées: Anina sera étudiante en droit. La justice, le respect de la personne humaine sont des valeurs d’autant plus essentielles pour elle qu’elle sait ce que signifie d’en être privée.

Notre histoire se termine bientôt …

Tout n’est pas parfait encore aujourd’hui.

Pour la famille d’Anina, ces années de misère, d’angoisse, d’exclusion ont laissé des traces. La santé du père et celle de la mère sont devenues très fragiles. Leur demande de nationalité française est toujours en attente.

Pour Anina, en revanche, la route semble dégagée : en juillet dernier elle a appris qu’elle était devenuenationalité française. Elle a brillamment réussi ses études à l’antenne de la Faculté de droit de Lyon, à Bourg-en-Bresse et surtout, le 12 septembre 2012 à 8 heures du matin, Anina, la petite roumaine, la petite rom, celle que le destin a trimbalé clandestinement de Roumanie en Italie, puis d’Italie jusqu’en France, la mendiante, celle qui était promise, comme presque tous ses semblables, à vivre une existence misérable … le 12 septembre 2012, à 8 heures du matin, Anina a pris place dans le grand amphithéâtre de la plus prestigieuse des Universités françaises : Anina était reçue à la Sorbonne.

Dans un an, si tout se passe bien pour elle, elle tentera le concours de l’école supérieure de la magistrature. Car Anina veut être juge !

Bien entendu, l’histoire que je viens de vous raconter est une histoire vraie.

Anina la raconte dans un livre titré « Je suis Tzigane et je le reste » qu’elle est venue présenter à Pau en 2013. C'est là que je l’ai rencontrée brièvement, juste le temps d’échanger quelques mots, de lui dire mon admiration pour sa force et sa pugnacité. Du haut de ses vingt-trois ans, elle est rayonnante de beauté, ses yeux brillent d’intelligence, son expression est étonnante de clarté et de précision, elle semble habitée par de nombreux talents.

Le témoignage de cette jeune Rom réfugiée illégalement en France à l’âge de sept ans, est troublant. Elle et sa famille sont passées par toutes les étapes de l’humiliation, de la misère, du renoncement, jusqu’à l’asphaltisation, stade suprême de l’exclusion. Il a fallu un miracle – une rencontre – pour que s’enclenche un long processus, hésitant, incertain, qui conduise jusqu’à cette situation inespérée : depuis juillet dernier Anina est française, elle poursuit ses études à la Sorbonne et ambitionne de devenir magistrate.

J’aurais dû sortir heureux et rassuré par ce moment d’optimisme. Je me suis retrouvé, au contraire, traversé par des questions lancinantes.

Que deviennent tous ceux qui n’ont pas reçu en cadeau à leur naissance la beauté, l’intelligence et l’aisance d’expression ? De même que tous les musiciens ne s’appellent pas Mozart, tous les Rom ne s’appellent pas Anina.

Que deviennent tous ceux qui ne croisent pas sur leur route, l’improbable personne volontaire, intégrée, avec un cœur gros comme ça, qui choisisse de se battre obstinément à leurs côtés ?

Comment ai-je pu me laisser berner – ne serait-ce que quelques jours – par cette formidable machine à fabriquer l’opinion qui me désigne quotidiennement sur mon écran de télé qui je dois admirer et qui je dois rejeter ?

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