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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Maître Raymond et les anars...

Maître Raymond et les anars...

Deux ouvrages trouvés chez un bouquiniste palois me ramènent plusieurs années en arrière.

Le premier est un livre édité chez Marrimpouey Jeune intitulé : « L’Espagne corps et âme » écrit par Raymond Ritter ; le second est le catalogue de l’exposition organisée en 1994 par les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques au Parlement de Navarre pour célébrer le centenaire de la naissance de Raymond Ritter.

Car, c’est en effet de cet homme : Raymond Ritter, dont je voudrais vous parler aujourd’hui.

Je n’ai pas eu la chance de le rencontrer ; il est mort en 1974, bien avant que je revienne m’installer en Béarn.

En revanche, j’ai eu l’immense plaisir de côtoyer durant plusieurs années Hélène Ritter, son épouse, qui m’a fait l’honneur de son amitié.

En feuilletant ces deux livres, me sont revenus en mémoire les moments de complicité que je passais avec Hélène Ritter dans sa cuisine du château de Morlanne.

Parfois, je lui apportais du poisson qu’elle aimait mais qu’elle avait du mal à se procurer et, pendant que je le faisais cuire, elle mettait sur la table une bouteille de gewurztraminer, toujours le même : celui de Léon Beyer d’Eguisheim. Eguisheim, c’est le berceau du vignoble alsacien ; les Beyer y sont viticulteurs de Père en Fils depuis 1580. Le vin d’Alsace ne résistait ni à notre appétit, ni aux longues conversations que nous avions ensemble, Hélène et moi.

Hélène est morte en 2003, il y a dix ans … Depuis, pour moi, le vin d’Alsace n’a plus le même goût.

A Morlanne, Hélène c’était la châtelaine. C’est ainsi que l’appelaient les habitants du village.

Elle vécu une longue vie, riche, dense de rencontres et d’émotions, aux côté de celui qui l’a rencontrée alors qu’elle n’avait que 16 ans : maître Raymond Ritter.

Quel personnage attachant que cet homme, complexe, impressionnant même …

C’est peu de dire qu’il avait du talent. Il avait tous les talents !

Raymond Ritter, c’est un peu le modèle de l’honnête homme du XVIIème siècle, transporté, 300 ans plus tard, dans un monde plein de fureur et de chambardement qu’il a observé de son esprit supérieurement cultivé et sensible.

Homme de loi, collectionneur, amateur d’art, ami et protecteur des artistes, passionné de philosophie, de littérature, grand historien, archéologue, journaliste, photographe, voyageur … la liste est longue de tous les domaines où il excellait !

Nous lui devons beaucoup : son amour et sa parfaite connaissances des Pyrénées et de notre région est à la base de multiples réalisations qui, aujourd’hui encore, sont essentielles. Bien sûr la sauvegarde et la restauration du château de Morlanne en font partie, mais ce n’est pas tout …

Nous aurons, je le pense, l’occasion de revenir sur son travail exceptionnel de sauvegarde du patrimoine. Mais aujourd’hui, je voudrais m’appuyer sur ce livre étrange que j’ai entre les mains dans lequel Raymond Ritter nous dit cet amour singulier qu’il porte à l’Espagne.

Le titre du livre est banal : L’Espagne corps et âme, et pourrait faire craindre le pire : une de ces évocations touristico-poétiques qui encombrent les rayonnages des librairies.

Mais Raymond Ritter, je vous l’ai dit, est un curieux et un voyageur. Il est fasciné par les régions et les pays où se conjuguent profondeur historique, densité culturelle et caractère des habitants. On trouve dans son dictionnaire amoureux les Pyrénées, bien sûr, mais aussi la Flandre, l’Italie … Et puis, il y a l’Espagne.

Sa passion pour l’Espagne est le résultat d’une rencontre fortuite.

Il raconte cette histoire dans son livre …

Nous sommes au tournant des années 1930. Le jeune Raymond Ritter, né à Bordeaux et d’origine alsacienne, fils de bonne famille, nanti d’une belle éducation et d’une solide culture générale où les grands classiques tiennent une part essentielle, a le profil du parfait conservateur. S’installant en Béarn, il choisit la carrière d’avocat et s’inscrit au barreau de Pau.

Jusque là, tout va bien. Et même si les débuts dans la profession sont difficiles – normal -, un bel avenir s’ouvre devant lui. Avocat débutant, Maître Ritter ne dédaigne pas défendre des affaires très ordinaires « ces cambrioleurs qui sont le lot des stagiaires afin que ceux-ci, comme les jeunes chiens, se fassent de bonnes dents et, surtout, une bonne langue » (je le cite).

Un jour, un titre dans la presse attire son attention : « Deux dangereux bandits attaquent les automobilistes sur la route d’Espagne. » Peu de temps après, la gendarmerie réussit à capturer les deux brigands et à les conduire à la maison d’arrêt du chef-lieu.

Et c’est Raymond Ritter que les deux hommes, Cegarra et Garrido, choisissent pour assurer leur défense.

Voici comment se déroule la rencontre entre le jeune avocat et les deux bandits (je cite Raymond Ritter) :

« Du parquet où je m’étais précipité pour obtenir le permis de communiquer avec ces clients providentiels, je volais à la maison d’arrêt. Là, dans le couloir d’entrée, je guettai avec une impatience folle l’ouverture de la lourde porte du quartier des détenus. La clef tourna à grand bruit et le lourd battant pivota, donnant passage à deux silhouettes, l’une assez exiguë, l’autre plus longue.

La plus petite était celle de Cegarra, un garçon de 28 ans, brun, avec des yeux rapprochés de Maure, au regard assuré et dur, nullement antipathique au demeurant. L’autre, Garrido, assez sensiblement plus âgé, avait une de ces têtes blafardes de poisson bouilli, aux yeux vagues et rêveurs, comme en voit flotter entre deux eaux dans les romans russes : un personnage de Dostoïevski.

Nous nous installâmes au parloir des avocats. Là, notre premier entretien se révéla tout différent de celui à quoi je m’étais préparé. Très vite, en effet, alors que je l’avais d’abord pris comme avec de vils malfaiteurs, je commençai à entrevoir que je m’étais étrangement trompé.

Ces Espagnols ne ressemblaient nullement aux escarpes à qui les avocats ont ordinairement affaire dans les geôles. D’emblée, fort soucieux d’éviter un malentendu né d’une confusion dégradante pour eux, ils m’en avertirent : j’avais devant moi non point des bandits de grand chemin, mais des combattants de l’Anarchie.

… et me voici écoutant deux émules de Ravachol professer tranquillement, et même avec une sorte de douceur, leur idéal. Sans emphase suspecte, mais au contraire avec la simplicité paisible d’une croyance sincère, ils affirment que s’ils ont dévalisé leur prochain sous la menace de leurs armes, en l’occurrence ce que la société qualifie de vol, n’a été pour eux que le moyen nécessaire d’obtenir une contribution au soutien de la cause dont ils se sont faits les champions. »

Le jeune avocat s’enflamme et trouve l’axe de l’argumentaire propre à assurer une défense efficace des deux hommes (je cite à nouveau Raymond Ritter) :

« Quels splendide parti à tirer de la peinture de ces hommes dont l’esprit avait pu être perverti par de mauvais maîtres, mais dont le cœur avait conservé tant de générosité ! Avec un peu d’art, à condition d’estomper légèrement les ombres et d’accentuer les lumières, j’allais pouvoir faire, des attaques du Pourtalet et du Somport dans leur cadre romantique, des scènes d’opéra-comique dont j’apparaîtrais le chef d’orchestre… Mais comment les jurés pourraient-ils rester insensibles à une péroraison qui achèverait de leur montrer les accusés chevaleresques avec les femmes et fraternels à la peine des hommes ? Quoi qu’il arrivât, toute modestie oubliée, je ne doutais point du retentissement de l’affaire et qu’elle me hissât très hauts sur les échelons de la notoriété. »

Mais cette ligne de défense ne tint pas longtemps …

En effet, l’avocat reçut de ses clients cette déclaration insolite :

« Nous voulons une condamnation sévère et nous comptons sur vous pour cela. »

Devant la désillusion des avocats (car Maître Ritter s’était associé pour l’occasion à un de ses collègues espagnol), les deux détenus s’expliquent : c’est pour eux le moyen d’échapper à la justice espagnole et au poteau d’exécution. En effet, une peine légère risquerait de déclencher de la part des autorités espagnoles une demande d’extradition.

Maître Ritter poursuit son récit :

« Ils estimaient souhaitable que leur future condamnation atteignît 20 ans de travaux forcés.

Cette fois, nous nous récriâmes : 20 ans de bagne – il en existait encore en ces temps – se représentaient-ils vraiment la sévérité d’une telle peine ?

Aucune importance, répondent les deux anarchistes avec une assurance parfaite : nous nous évaderons.

Il se peut, répliquâmes-nous, mais vous ne vous pas de ce que c’est que Cayenne. S’évader de l’enceinte du bagne, n’est pas impossible à des hommes résolus, mais il reste à franchir les fleuves infestés de crocodiles, à vaincre la forêt équatoriale et mille périls … »

Les deux hommes obtinrent ce qu’ils recherchaient.

La cour condamna Cegarra et Garrido à une peine de 15 ans de travaux forcés assortie d’une interdiction de séjour de 20 ans.

Qu’advint-il de cette histoire ?

Cegarra et Garrido furent envoyés au bagne et, même si l’entreprise fut un peu plus difficile qu’ils ne l’avaient envisagée, ils parvinrent à s’évader.

Raymond Ritter s’écrie alors, admiratif : « Ils me l’avaient promis ! Voilà des hommes … »

Cet épisode sera, pour le jeune Ritter, la révélation d’un pays, l’Espagne, qui pousse jusqu’aux extrêmes son besoin d’absolu. « L’Afrique commence aux Pyrénées », avait-il coutume de dire, citant un autre Béarnais également libertaire, Elysée Reclus, indiquant ainsi les ruptures de paysage, d’ambiance, de tempérament, d’exigences dans l’art et la manière d’être et de vivre que l’on constate dès que l’on franchit cette frontière, pourtant si peu imperméable, qui distingue la France de sa voisine ibérique.

Cette passion, cette admiration, de l’Espagne durera toute la vie de Raymond Ritter.

Tout au long de son livre, Raymond Ritter revient obsessionnellement sur des personnages clés de la culture espagnole : le Cid, Don Quichotte bien sûr … Il cite abondamment de nombreux auteurs. Parmi ceux-ci je voudrais retenir un homme, penseur d’exception, qui me semble représenter, plus que tout autre, cette Espagne exigeante et absolue, qui, plus que toute autre vertu, exige ce courage qu’admirait tant Raymond Ritter.

Il s’agit de Miguel de Unamuno.

Au sujet de cet homme, écrivain, philosophe et universitaire de renom, je voudrais rappeler ce moment, émouvant et d’une tension dramatique extrême, que Raymond Ritter, bizarrement ne cite pas (ou alors, ai-je trop vite lu son livre) :

Miguel de Unamuno était recteur de l'Université de Salamanque quand éclata la rébellion militaire en juillet 1936. D'abord favorable au mouvement phalangiste, l'opinion d'Unamuno évolua au cours des premiers mois. Il prit en horreur, selon ses propres termes, "le tour que prenait cette guerre civile, vraiment horrible, du fait d'une maladie mentale collective, une épidémie de folie, avec un fond pathologique".

Ce 12 octobre 1936, Miguel de Unamuno, âgé alors de 72 ans, n’a pas prévu de parler. Il n’a donc pas écrit de discours de clôture pour cette «Journée de la race espagnole» - l’anniversaire de la découverte de l’Amérique - que le camp nationaliste célèbre à l’université de Salamanque. L’Espagne est alors saisie par la guerre civile, déchirée en deux, et c’est dans le palais épiscopal de cette vieille cité que le général Franco a établi ses quartiers, à deux cents mètres de là.

En sa qualité de recteur perpétuel, Miguel de Unamuno est assis à son fauteuil dans la tribune du grand amphithéâtre. Il écoute les autres recteurs qui célèbrent les valeurs de l’ordre nouveau. A ses côtés, sous une photo sépia de Franco, il y a précisément l’épouse de celui-ci, Carmen Polo. Le goupillon est représenté par l’archevêque. Le glaive est tenu par le général José Millán-Astray, fondateur de la Légion espagnole et officier le plus décoré d’Espagne.

Millán-Astray est plus un épouvantail qu’un homme : une balle lui a traversé la tête, fracassant sa mâchoire et lui arrachant l’œil droit, dont la cavité est dissimulée sous un bandeau noir. Il a aussi perdu le bras gauche et plusieurs doigts à l’autre main. Mais ses blessures et ses faits d’armes coloniaux font qu’il est la coqueluche des jeunes officiers nationalistes.

De temps en temps, il ponctue les allocutions de son cri de guerre : «España !» L’assemblée lui répond avec le salut fasciste et les trois formules rituelles : «Una», «grande», «libre».

Un orateur vient de s’exprimer. Il désigne les nationalistes basques et catalans comme «le cancer de la nation». Un autre cri de guerre retentit alors, celui de la Légion : «Viva la muerte !», que reprend Millán-Astray. Puis, toute l’assemblée se braque sur Unamuno. On sait qu’il méprise l’officier. Et qu’il est incapable de se taire.

Miguel de Unamuno prend effectivement la parole :

« Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme « A mort la vie ! »

Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule.

Une chose encore. [Unamuno commence à s'exalter à ses propres mots] Le général Millan Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme.

Je souffre à l’idée que le général Millan Astray puisse dicter les normes d’une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès qui était un homme, non un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide dis-je, sans sa supériorité d’esprit, éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millan Astray ne fait pas partie des esprits éclairés. Le général Millan Astray voudrait créer une nouvelle Espagne - une création négative sans doute - qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre.”

A cet instant le général Millán Astray commence à hurler “Abajo la inteligencia !”[A bas l'intelligence !]

“Cette université est le temple de l’intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. Malgré ce qu’affirme le proverbe, j’ai toujours été prophète dans mon pays. Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit…”

Face à la fureur de toute l’assemblée qui veut lyncher le vieil homme, c’est la femme de Franco, Carmen Polo, qui prenant Miguel de Unamuno par le bras, l’aide à sortir.

Il sera néanmoins destitué de son poste de recteur, et il meurt quelques mois plus tard, assigné à résidence.

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