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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les raisons de la colère...

Les raisons de la colère...

Pour dire la réalité, le chemin le plus court est parfois l’imaginaire…

Voici donc une fable : l’histoire d’un coup de foudre. Un homme rencontre une femme ; ils fuguent ensemble dans le vignoble bordelais.

De la fenêtre de la chambre, il voit l’enfilade des ceps qui se teintent de roux. Un vent frais, léger fait vibrer l’air.

Les bruits du village se mêlent en désordre : le clocher tinte craintivement ses huit heures, un chien aboie si loin que l’on ne perçoit que les harmoniques de sa voix, un froissement, un bruit de tracteur tout près, et la longue file des vendangeurs qui glisse ses bavardages dans les rangées de vignes piquetées des rosiers rouges..

Les rosiers… Ils réalisent ici l’idéal de la beauté et de l’utilité. Ils sont en quelque sorte une beauté nécessaire. Ce sont eux qui alertent les vignerons de l’attaque imminente et destructrice du mildiou. Vite la sulfateuse et valse la bouillie bordelaise ! Le mildiou, le sale champignon, l’ennemi. Ce n’est pas comme l’autre…

Le vin d’ici a des persistances. Lorsqu’on le verse dans un verre, il coule lentement, comme une luisante liqueur. Il a des couleurs de vieil or. Hier soir, pendant le dîner avec Elle, Lui a marqué un temps d’arrêt à la première gorgée, presque une crainte à poursuivre, tant l’ampleur aromatique était saisissante. S’étageaient en quelques gouttes des notes miellées, des fleurs d’acacia, puis venaient les fruits mûrs, l’abricot, la pêche, le coing… La mémoire se perd à chercher des correspondances avec des sensations d’avant. Avant de prendre une deuxième gorgée, il la regarde. Elle aussi tient le verre au bord des lèvres, étonnée…

Ce vin est l’enfant d’un pays singulier où de secrets équilibres produisent certaines années un miracle : c’est alors le meilleur vin du monde. Sur un bout de plaine semblable aux autres, un territoire minuscule qu’un piéton alerte parcourt en quelques heures, il y a l’alliance improbable des forêts des pins annonciateurs des landes proches, le vent que rien ne retient lorsqu’il souffle de l’Océan, la terre brune que des cailloux drainent en profondeur et ce drôle de petit ruisseau qui s’amuse à se prélasser à l’ombre des rives plantées de noisetiers et de très vieux hêtres. Son nom sonne comme une plaisanterie de fin de banquet : le Ciron. Dommage qu’on ne puisse mettre une cédille sous le C majuscule, le çiron, elle lui donnerait des allures de petit cochon bien rond et espiègle. D’ailleurs, le Ciron aime les animaux. S’y réfugient à l’abri des regards, des chasseurs et des emmerdeurs en promenade, le vison d’Europe, la loutre, l’écrevisse à pattes blanches, l’aigle botté ou la tortue cistude… A l’abri des aménageurs aussi. Mais pour combien de temps ?

L’intérêt impératif des habitants de cette planète, après des millénaires de sédentarité et de déplacements lents, est désormais d’aller ailleurs, et d’y aller vite, très vite… La Ligne Grande Vitesse (LGV) Atlantique va couper ce paysage en deux, bousculer les forêts, retourner les vignes, et traverser le Ciron. Et alors ? Alors, c’est que cette ligne va signer la mort du vin de sauternes en même temps qu’un remarquable moyen de gagner vingt minutes entre Bordeaux et Bayonne.

Oui, car ce qui fait le sauternes, c’est bien sûr la vigne et les vignerons, les cépages de sémillon, de sauvignon et de muscadelle qui trouvent ici des sols à leur convenance. Mais tout cela on le trouve ailleurs. Et le vin que l’on y fait est moins bon que le sauternes. Ce qui fait vraiment le sauternes, c’est l’alliance involontaire - car personne ne l’a voulue - des hêtres, des pins, du vent venu de l’Océan et des coquetteries du Ciron. C’est bien grâce à tous ces éléments épars et associés que se fabriquent les conditions qui provoquent l’apparition d’un autre champignon, le bon champignon celui-là, botrytis cinerea. Le mildiou, c’est la pourriture sale ; botrytis cinerea c’est la pourriture noble.

Il faut pour cela que le Ciron bricole son brouillard matinal aux derniers jours de l’été, que les hêtres et les noisetiers maintiennent au ras du sol avec leurs feuillages, que les pins conduisent avec la brise du large vers les vignes où le raisin entame la dernière phase de sa maturation. L’humidité se dépose alors sur les grains gorgés de sucre, botrytis s’y installe et y trouve sa substance, la grappe se dessèche et le sucre se concentre. C’est tout ce fragile équilibre qui est en jeu. Un fragile équilibre que nul être humain n’est en mesure de concevoir et de produire, mais que quelques décideurs qui n’aiment pas le vin peuvent aisément détruire.

Il a lentement, très lentement fini son verre. A chaque gorgée, une plénitude lui gagnait le corps. Avec tant de douceur et de puissance que lui sont montées des envies de tendresses. Pauvres technocrates, ignorants du paradis et de son nectar !

Il est matin. Il ouvre la fenêtre de la chambre… Les bruits se mêlent en désordre. Il devrait être heureux ; c’est un homme en colère.

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