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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Lettre à une apprentie randonneuse...

Lettre à une apprentie randonneuse...

Tu aurais pu, comme Sandrine choisir les sentiers étroits des Pyrénées ; durant 51 jours du levant au couchant, prendre le pouls des montagnes, à « monter, descendre, monter… monter, descendre, monter… », et en ramener de lumineux poèmes (1). Tu aurais pu, comme des milliers d’autres, chercher la solitude au milieu des foules compactes des pèlerinages lointains, marcher « sans faire demeurance » pour n’être qu’un errant sans frontière vers les sources du Gange, le tour du Kailash au Tibet, te perdre dans les exubérants délires de l’Andalousie à la recherche de la « Blanca Paloma » d’El Rocio, ou plus secrètement marcher dans les déserts pierreux de la Sierra Madre avec le peuple des Huichol à la quête du mytérieux peyolt…

Non, ton choix à toi est d’une autre texture. Il faut dire que l’événement - pourtant bien prévisible - qui t’a bouleversée est d’importance : tu viens d’avoir cinquante ans ! Toi, si soucieuse de tout maitriser dans ta vie, pour qui la moindre parcelle d’aventure est une mésaventure, te voilà surprise d’avoir aujourd’hui l’âge des gens que tu trouvais très vieux lorsque tu étais jeune. Toi, fille de la grande ville, toi cadre si supérieure, vide de craintes sur ton avenir, si pénétrée de la fierté d’appartenir au clan des « agiles », tu jettes sur la troupe triste des « tranquilles » et des « fragiles » un regard hautain (2). Jusqu’à ce jour, la vie a été douce et généreuse pour toi, mais la révélation subite de ce demi-siècle qui a filé si vite vient tarauder tes certitudes et te laisse désemparée. Alors, pour tromper ton désarroi et faire bonne figure devant ton groupe d’amis bobos, hipsters et parisiens, tu as décidé de poser un acte extraordinaire.

Tu avais lointainement fait le projet de partir seule, longtemps, loin … Ton idéal était le bateau et une grande traversée, mais t’en savais la réalisation difficile et périlleuse. Alors, tu t’étais rabattue sur la marche solitaire sur les chemins de Saint-Jacques. Ça te prendrait bien trois mois entiers sans problème technique complexe à résoudre pensais-tu. Mais les jours, puis les semaines ont passé sans que tu te prépares.

Alors, il ne te reste, pour cet anniversaire, que cinq jours et un projet bien ordinaire.

Sais-tu que ton désir de marche et de randonnée, plus de la moitié des Français le partagent (58,4 % exactement) ? Et le choix de Saint-Jacques, tu n’es pas la seule… Sans remonter aux hordes de pèlerins des temps anciens, c’est aujourd’hui l’itinéraire préféré de ceux qui ont un morceau de vie intranquille à solder. C’est même devenu, le sais-tu ? une nécessité mondaine. Tiens, voici une brève liste. Patrick Poivre d’Arvor, Jean-Christophe Ruffin, Alix de Saint-André, Axel Khan, Jean-Pierre Raffarin, et bien avant eux les stars d’Hollywood, Shirley Mac Laine, Antony Quinn… Tous ont fait le chemin. Que Saint-Jacques soit à la mode n’enlève rien à leur sincérité. Mais toi, tu n’as que cinq jours, même pas une semaine. Et pour ces quelques moments ôtés aux autres, tu as dévalisé une boutique spécialisée en trekkings exotiques. Il y a dans ton équipement autant d’électronique embarquée que dans un Airbus de la première génération. Inutile et prétentieux.

Alors, puisque tu m’as demandé un avis, je te propose de consacrer cette mini-semaine à un parcours qui ne te vaudra aucune exclamation enthousiaste de tes pairs parisiens. Tu vas partir de Sordes-l’Abbaye. Pourquoi Sordes ? Parce qu’il y a les gaves et que passer une rivière c’est franchir une frontière entre ici et ailleurs. De là, glissant lentement vers le sud, dans ce pays de Basse-Navarre qui n’est pas le tien, tu te sentiras chez toi.

Il te faudra apprendre à être amoureuse des chemins creux, des méandres qui traversent invisiblement la campagne. Paulo Coelho affirme que l'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires

Puis tu feras halte à Saint-Palais (3) où les veilleurs du mont saint-Sauveur, immenses silhouettes de bois brut calciné de Christian Lapie, guettent la montagne basque et l’Espagne si proche. Ensuite, il est possible que tu éprouves la nécessité de poursuivre ta route.

Tes amis s’inquiètent me dis-tu, ils trouvent anormal que tu puisses te passer si longtemps d’eux et de l’agitation capitale. Rassure-les. Dis-leur que tu es sur la voie de Tours, qu’il ne te reste que 760 km avant d’apercevoir les flèches de la cathédrale compostellane, que tu ne sais pas si tu y arriveras car tu as appris à préférer le chemin au but. Rassure-les encore. Dis-leur que tu seras de retour à temps pour 2017 mais que tu n’es plus du tout certaine de voter Macron.

(1) Sandrine Cnudde, Gravité/Gravedad (éd. Lanskine)

(2) Gérard Mermet, Francoscopie (éd. Larousse)

(3) Espaces Chemins/Bideak (tél. 05 59 65 56 80)

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