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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Métaphysique du bourret...

Métaphysique du bourret...

Nous voilà rendus à ces jours d’automne où l’été fait de la résistance. En Béarn c’est la saison où l’on se rêve – un peu, rien qu’un peu – à l’écart du monde. Le moment des fêtes qui nous ressemblent et nous rassemblent : bergers, sel, fromage, maïs, langue, chants… La saison des cèpes et des palombes, la saison du bourret aussi. J’ai pour ce dernier une affection singulière et tenace. Sentiment lié sans doute à de profonds souvenirs d’enfance. Lié aussi au pied de nez que ce breuvage adresse aux dérives de la modernité.

Car, si l’on en croit sociologues et philosophes qui, sans relâche nous auscultent, nous vivons soumis à une triple injonction : vitesse, intensité, urgence. L'instantanéité a envahi nos vies : il nous faut réagir " dans l'instant ", sans plus avoir le temps de différencier l'essentiel de l'accessoire.

Tout ceci dessine une société de l’impatience, hyper-consumériste, qui préfère la fulgurance à la durée, l’immédiat au long terme, composée d’individus tournés vers eux-mêmes, flexibles, agiles, changeants, en connexion continue, exigeant un accès immédiat à l’objet de leur désir, obnubilés par la volonté de performance dans tous les domaines, au travail, au lit…

Comment ne pas s’interroger lorsqu’on surprend le cynisme candide de cet étudiant à l’Université de Pau : « Ma vie sera une longue suite de combats gagnés sur tous les autres, y compris ceux que j’aime ». Usage bien à propos du futur antérieur, temps singulier puisqu’il contient en lui-même un futur qui n’est que la confirmation du passé.

Quelque chose de profond a changé dans la conscience que nous avons de nous-même… il est plus important désormais de réussir dans la vie que de réussir sa vie.

C’est à ces dérives-là et aux addictions qu’elles provoquent que le bourret d’automne peut apporter un minuscule antidote.

A l’impatience il répond par l’attente : « Je n’arriverai que lorsque je serai prêt, ni avant, ni après. » A l’exigence d’absolu il répond par l’incertitude : liquide trouble qui n’est plus du raisin et qui n’est pas encore du vin. A la règle de large diffusion, il répond par la confidentialité : il y en a si peu ! Enfin, à la normalisation, il oppose l’imprévisibilité : on ne peut savoir s’il sera délicieux ou juste buvable…

Est-il donc utile de boire du bourret pour étancher sa soif ? Non, presque tous les autres moyens sont plus efficaces ! C’est que l’essentiel est ailleurs, dans la satisfaction de ce besoin intime d’être ici et maintenant. De fusionner avec une histoire plus lointaine que soi. Mon verre de bourret est un rendez-vous, un rituel, une obéissance consentie ; il est aussi une rébellion souriante, une protestation aimable contre l’uniformité, le standardisé, l’aseptisé. Transgression inoffensive. Voilà un bien-être qui ne vole rien aux autres, un sourire à soi-même qui n’insulte personne.

Sans oublier la dimension morale… L’expérience en vaut la peine. Tenter de se bourrer avec du bourret est la promesse de belles protestations intestinales. La frugalité, la mesure et la modération, dès lors ne sont plus des vertus, mais de simples impératifs physiologiques.

Cet automne j’aurai donc – et plusieurs fois si tout va bien – mon verre de bourret à la main avec quelques bons amis devant un plat de châtaignes. Je garderai les yeux tournés vers le ciel. Il y aura un vol de palombes cherchant la route du sud. Par chance, l’une d’elles ira se perdre dans la cheminée fumante d’une auberge des vallées de Soule ou de Barétous. Elle y trouvera le grésillement du gras de jambon dans le capucin chauffé à blanc et une platée de cèpes parfumés d’ail.

Bien sûr cette perspective me vaudra quelques reproches car il se trouve parmi mes amis certains qui ont fait le choix du véganisme *. Sacrilège pour eux que mon festin de palombes. Pour avoir la paix, je leur promettrai d’avoir mauvaise conscience en suçant les os et en « escarrant » mon assiette.

Je tenterai de me repentir plus tard leur dirai-je aussi, mais pas cet automne, ni les automnes à venir. Dans l’autre vie peut-être. Il paraît qu’elle est éternelle. J’aurai donc le temps de me désintoxiquer des plaisirs d’ici-bas, à moins que je ne m’y ennuie car, prévient Woddy Allen (ou Franz Kafka, les sources divergent), « l’éternité c’est long, surtout vers la fin. »

* Le véganisme est le mode de vie qui cherche à exclure toute forme d'exploitation des animaux, que ce soit pour se nourrir, s'habiller, ou pour tout autre but.

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