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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'écriture minutieuse d'Emile et Alexandre

Voici comment se font les choses parfois, sans que l’on décide vraiment, en se laissant aller, en rebondissant d’une circonstance à une autre, un peu comme une boule de billard …

Il y a de cela plusieurs années, le maire de Cadillon, en Béarn, me montre une tombe singulière dans le cimetière de la commune, près de l’église. C’est un édifice plus imposant que tous les autres. J’apprends alors qu’il s’agit de la sépulture d’un officier anglais tué lors d’un accrochage particulièrement sanglant qui opposât, en 1814, une escouade de soldats français, formée par le général Harrispe, à une partie des troupes de Wellington qui s’était installée dans le village.

De là, je me mets à m’intéresser à cet épisode particulier de notre histoire qui est la retraite de l’armée impériale, entre 1813 et 1814, chassée du Portugal et d’Espagne. Se trouvent face à face deux personnages imposants, le général anglais Wellington d’une part, et le maréchal Soult d’autre part. Soult tente, tant bien que mal, d’organiser sa retraite en bon ordre. Notre région est très directement concernée, puisque tout notre département est traversé, d’est en ouest, et que les batailles y sont nombreuses dont la principale est celle d’Orthez.

Voilà pourquoi, à la médiathèque de Pau, je me mets à fouiner pour trouver quelques informations sur ces événements...

Là, en tapant 1813 et Napoléon, sur le moteur de recherche, je vois apparaître le titre d’un livre : « Histoire d’un conscrit de 1813 ». La machine à souvenirs a fait le reste …

Et c’est ainsi que, un demi-siècle après mes années d’internat au Lycée d’Aire/Adour, j’ai relu Erckmann-Chatrian !

Un petit point d’explication s’impose … On peut considérer que la population française se répartit en trois grands groupes : ceux qui ont lu Erckmann-Chatrian – et ceux-là ont nécessairement plus de 50 ans aujourd’hui et ont croisé dans leur jeunesse la « Bibliothèque verte » (et c’est mon cas) - ; ceux qui n’ont jamais entendu parler d’Erckmann-Chatrian – et c’est l’immense majorité ; et les spécialistes des « belles-lettres » qui ont peut-être lu Erckmann-Chatrian, en ont certainement entendu parler, et jugent qu’il s’agit-là de sous-littérature.

Et pourtant, je vous assure : j’ai pris un vrai plaisir à relire ce petit livre.

Que raconte-t-il ?

Ecrit en 1864, Histoire d'un conscrit de 1813 évoque "l'épopée" napoléonienne pendant les années 1813-1814.

Phalsbourg, 1813. Joseph Bertha est horloger dans son village et s'apprête à épouser Catherine, sa bien-aimée. Mais les événements vont en décider autrement.

Pendant l'année 1812, l'empereur Napoléon Ier a envoyé son armée en Russie pour prendre Moscou. Mais à leur arrivée, les soldats français trouvent la ville totalement détruite. Les Russes l'ont brûlée. Les soldats de la Grande Armée sont alors obligés de rebrousser chemin car l'hiver arrive à grands pas. La plupart d'entre eux périssent dans l'aventure. Napoléon se trouve alors dans la nécessité de reconstituer une armée.

Il organise donc une conscription qui transforme Joseph en soldat bien qu'il soit un peu boiteux.

Il doit quitter Catherine et ses amis de Phalsbourg pour partir à la guerre. Après quelques entraînements rapides, Joseph et ses nouveaux amis sont envoyés sur le front et découvrent l'horreur des champs de bataille. Malgré son handicap, qui le désavantage beaucoup par rapport aux autres soldats, il tient bon et suit la cadence. Joseph perd plusieurs de ses amis avant d'être lui aussi blessé et de revenir à Phalsbourg, profondément désabusé …

Quelques mots sur Erckmann-Chatrian …

Ce n’est pas un écrivain, mais deux écrivains : Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, deux Lorrains qui se sont rencontrés en 1847. Ils sont contemporains de Flaubert. Ils signent ensemble une trentaine de livres et de pièces de théâtre. Deux thèmes dominent leur travail : les romans « régionaux », principalement centrés sur la vie en Alsace (ex. : L’ami Fritz) et l’épopée napoléonienne.

L’histoire d’un conscrit de 1813 nous fait découvrir de l'intérieur la réalité de la vie de soldat dans des armées napoléoniennes en pleine débâcle. C’est un récit émouvant, fait à la première personne, avec une qualité de style et d’expression remarquables. C’est une écriture très travaillée, dépouillée de tout artifice littéraire, densifiée par des détails minutieux.

Deux exemples pour illustrer cette volonté de précision :

Le début plante le décor :

« Ceux qui n’ont pas vu la gloire de l’Empereur Napoléon dans les années 1810, 1811 et 1812 ne seront jamais à quel point de puissance peut monter un homme.

Quand il traversait la Champagne, la Lorraine ou l’Alsace, les gens, au milieu de la moisson ou des vendanges, abandonnaient tout pour courir à sa rencontre. ; il en arrivait de huit ou dix lieues ; les femmes, les enfants, les vieillards se précipitaient sur la route en levant les mains, et criant : Vive l’Empereur ! vive l’Empereur ! On aurait cru que c’était Dieu ; qu’il faisait respirer le monde, et que si par malheur il mourait, tout serait fini. »

Un peu plus loin, au milieu du livre, Joseph, le conscrit, est blessé et laissé comme mort parmi tous les morts :

« Je me réveillais dans la nuit, au milieu du silence. Des nuages traversaient le ciel, et la lune regardait le village abandonné, les canons renversés et les tas de morts, comme elle regarde, depuis le commencement du monde, l’eau qui coule, l’herbe qui pousse et les feuilles qui tombent en automne. Les hommes ne sont rien auprès des choses éternelles ; ceux qui vont mourir le comprennent mieux que les autres.

Je ne pouvais plus bouger et je souffrais beaucoup ; mon bras droit seul remuait encore. Pourtant je parvins à me dresser sur le coude, et je vis les morts entassés jusqu’au fond de la ruelle. La lune donnait dessus ; ils étaient blancs comme de la neige : les uns la bouche et les yeux tout grands ouverts ; les autres la face contre terre, la giberne et le sac au dos, la main cramponnée au fusil. »

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