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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le bonheur est dans l'après

Croire au bonheur aujourd’hui est une pensée quasi-injurieuse tant le réel désespère. Pourtant, lorsque je m’interroge, il m’arrive de m’avouer en secret : « Tu n’es pas si malheureux … » et j’ajoute aussitôt : « mais ce n’est pas normal ». Le regard inquiet que je porte sur le monde me dit : « Tu n’as pas le droit d’être heureux » … Injonction doloriste qui rend dérisoire et improbable le message que mes employeurs me commandaient de porter : ce pays peut rendre heureux !

Nous avons tous, incrusté au fond de nous en bagage culturel commun, l’espoir biblique d’une « terre promise » : « une terre d’eaux et de sources, de froment, d’orge et de vigne … où tu ne connaîtras pas la pénurie et jouiras de l’abondance de toutes choses … où tu auras de belles maisons, des troupeaux de bœufs et de moutons... » (1)

Vision très matérielle et sécurisante. Traduite en langage contemporain, ce sont ces « conditions mesurables du bonheur » que veulent cerner ceux qui ne se satisfont plus du PIB comme indicateur du bien être des territoires. On aurait tort de rejeter cette tentative comme une incongruité technocratique. Se trouver dans un endroit doux à vivre, prédispose à être heureux. 

Essayons d’y voir clair et d’identifier deux ou trois de ces conditions d’existence favorables au sentiment de bien être. On y retrouve inévitablement des accents de « terre promise » : douceur, opulence et aisance de vivre ensemble.

Douceur et abondance

Ah les paysages ! On est bien loin de ces « lieux hautains et inaccessibles » que redoutait le copain Montaigne. Les reliefs béarnais sont faits de mollesses apaisantes et de rugosités stimulantes.

La succession des gaves, des coteaux plantés de vignes, des arbres, des montagnes, crée des étonnements : « Derrière chaque horizon, une nouvelle émotion se découvre », disent les vrais marcheurs, ceux qui savent qu’un œil sec rend très vite ennuyeux le plus beau décor.

Il y a aussi d’immenses douceurs dans le climat. Il pratique avec modération tous les excès : les vents n’y sont jamais violents, les neiges réservées aux hautes vallées, les orages rares, les gels parcimonieux … Henry Russel le comparait à une jeune femme changeante avec « de tels délicieux intervalles de gentillesse, de contrition et de bonté, qu’en cinq minutes on l’excuse d’une semaine complète d’amertume et de caprices. »

Les vallées de montagne sont particulièrement propices à l’exercice de la vie simple, variante rurale de la « vie bonne ». Il m’arrive, m’y promenant, de croire que le projet de Thoreau (2)  existe … Je connais un homme, à la fois berger, chasseur, cueilleur, jardinier, cuisinier, chanteur, avec tellement de montagne dans les jambes qu’il marche très mal en terrain plat. Sa vie ? A l’écart du luxe et à l’abri des besoins, il cultive le goût des autres. Un jour, je passais sur un chemin, quand quelqu’un m’a interpellé : « Eh toi ! Arrête-toi un peu … Viens discuter un moment avec moi. » Voilà comment je l’ai rencontré.

Par la table passent les petits bonheurs du quotidien. La liste de ce que la terre, l’eau, le ciel et le talent des hommes d’ici nous donnent : palombes, cèpes, truites, saumons, foies gras, confits, fromages, myrtilles, poules au pot, garbures, jambons … est un inventaire qui se poursuit jusqu’en devenir poétique.

Bien vivre ensemble

Le goût des mets est rarement un plaisir solitaire. Il y a autour de la table des moments de partage : se sentir heureux d’être avec les autres,  sentir que les autres sont heureux d’être avec vous. Ce sentiment de plénitude - ne plus être « moi », mais être « nous » - c’est peut-être le chant (la cantèra) qui l’exprime le mieux. Toute distance est abolie ; on se serre jusqu’à vibrer ensemble.

Faut-il pointer parmi toutes ces conditions favorables au bonheur, l’héritage d’une longue histoire qui, des premières communautés montagnardes aux grandes gueules d’aujourd’hui, en passant par Gaston (Fébus), Henri (de Navarre), Elisée (Reclus), Pierre (Bourdieu) et d’autres, a inscrit génétiquement la répulsion à la servitude dans la manière de penser et d’être des Béarnais ?

Éloge de la patience

Méfions-nous toutefois de la Béarn-béatitude. Cette maladie bénigne a des complications invalidantes. Elles s’appellent repli sur soi, aveuglement, chauvinisme … On peut aussi être très efficacement malheureux et désespéré en Béarn. Avec un brin de misère dans les rues, un poil de chômage dans le ménage, un chouïa d’exclusion, ce qu’il faut d’angoisse chez des agriculteurs et quelques solitudes, on y arrive très bien !

Certains me feront le reproche de n’avoir pas dressé le compte des aménités touristiques du Béarn. Elles sont multiples, spectaculaires parfois, attachantes souvent. Mais ce sont là des fugacités que la fin des vacances transforme en simples souvenirs. Le plus souvent, hélas ! les pixels tiennent alors lieu de mémoire.

Même si des conditions favorables sont objectivement réunies, elles ne sont pas suffisantes car nul ne peut être passivement heureux. Qu’on ne s’y trompe pas, ces bonheurs-là, même dans le plus tendre pays du monde, ne se donnent pas ; il faut les prendre, les gagner … C’est plus qu’une conquête, c’est un combat. Ils réclament de la profondeur. De la lenteur et de la patience aussi. Ensuite peut-être …

Écoutez la patience de Pierre Emmanuel, enfant de Gan et accessoirement académicien : « ... Je vais très vite (...) m’enraciner dans le lieu natal, m’identifier à sa langue, à ses paysages, à son antique communauté. Toute ma vie – bien qu’à chaque retour infréquent je perçoive le dépaysement de l’âme qui en vain se rappelle – je serai un Béarnais absolu. »

Je vous l’avais bien dit : le bonheur est dans l’après !

  1. Deutéronome, VIII, 7
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