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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Conjugaison à l'imparfait du futur

Je voudrais prolonger à ma façon la belle chronique de Marc Bélit sur « L’homme augmenté et la nature indomptée ». Elle nous parlait d’avenir.


Imaginons… Pau, septembre 2058.
Il fait un temps inattendu. Une pluie teintée de rose poudré voile la ville. C’est de latérite venue d’Aragon. La météo annonce une accalmie. L’épisode caniculaire qui dure depuis deux mois touche à sa fin. Demain, la température ne devrait pas dépasser les 42°.
Les cérémonies de commémoration du centenaire de l’avènement de la Vème République, couplées avec le 140ème anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale viennent de se terminer dans l’indifférence la plus totale. Plus personne ne se souvient de rien. Le monument aux morts est devenu une fontaine. L’eau, en coulant fait vibrer des tubes de cristal qui émettent une musique que l’on dirait venue de l’espace. Plus loin, on entend de timides chants d’oiseaux dans des derniers tilleuls de la place Royale.  Ces illusions sonores d’une nature disparue qui animent les quartiers de la ville, voilà une belle réussite de la municipalité d’Eurydice B.
De fringants centenaires font leur jogging le long du boulevard des Pyrénées.
Aux dernières législatives, la surprise – mais en est-ce une ? – est venue de Jean L. qui a décidé de se représenter. C’est la dernière fois, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse improvisée au sommet du col de Lie, ajoutant immédiatement qu’il n’était pas certain de tenir parole. « Que voulez-vous, on me dit qu’il faut laisser la place aux jeunes, mais, à mon âge - 103 ans à peine, je me sens en pleine bourre ! » 
Quant à François B., son avenir est fait d’incertitudes. Il a renoncé hier à briguer la présidence de l’Assemblée des Régions & Cités-Unies d’Europe. Tout cela pour une obscure question d’emplois réels. David H. lui a apporté un soutien très remarqué. Pourtant, rien ne le prédisposait à ménager ainsi son adversaire historique. Information instantanément relayée sur les murs-écrans géants des places de la ville. En langage sms bien sûr : « pE 1port nos vieill querL jsouti1 2 tt keur fb » (traduction en écriture ancienne : « Peu importe nos vieilles querelles, je soutiens de tout cœur François B. »)
Sur les pentes du Vic-Bilh, il y a belle lurette que les vendanges tardives du pacherenc sont terminées. Du côté de Navarrenx la récolte des olives ne saurait tarder.
Bien sûr – est-il utile de le préciser - tout ceci est le produit d’une imagination en goguette, un clin d’œil au microcosme contemporain et ses occupations qui semblent si essentielles. Débarrassée de toute ambition de vraisemblance, cette fiction est irréelle par définition.  Irréelle certes, mais pas nécessairement irréaliste si l’on en croit les études qui profilent notre futur.
Ainsi, dans cinquante ans, nous serons, paraît-il, une société où les vieux resteront jeunes très longtemps. D'après la dernière projection de l’INSEE, la France comptera 270 000 centenaires, soit 13 fois plus qu’aujourd’hui. Seront-ils tous des Robert Marchand, 105 ans au compteur et 22 km/h sur son vélo sans jamais faiblir ? 
Dans cinquante ans, avec 3° degré de plus de température moyenne en plus, la culture de la vigne remontera vers le nord. Le dessin de la côte Aquitaine et celui de nos paysages seront bouleversés. 
Dans cinquante ans, La lente dislocation des Etats-Nations parviendra à son terme. Cet héritage du XXème siècle n’aura pas su résister aux forces qui l’écartelaient : la mondialisation avec son exigence de mobilité et de massification d’une part et, d’autre part, le triomphe des identités locales, mouvement animé par les régions riches qui feront prévaloir des stratégies autonomes et se sépareront du fardeau que représentent les régions pauvres. 
Dans cinquante ans, qui se souviendra encore qu’il existait des journaux que l’on dépliait devant soi en buvant un café. Autrefois, la presse tirait son nom parait-il du mode d’impression qui pressait des caractères de plomb sur des feuilles de papier. Aujourd’hui, elle n’est presse que parce qu’elle obéit à l’urgence du traitement continu de l’information et sa livraison immédiate au public. Course épuisante avec la généralisation des médias dématérialisés et de la réalité virtuelle.
Etrange obsession de nos contemporains que d’interroger ainsi le futur pour tenter d’en réduire les incertitudes. Est-il préférable de s’en remettre au fatalisme – sagesse ? – des anciens qui, renonçant à bouleverser l’histoire, recommandaient d’abandonner le passé à l’oubli et l’avenir à la Providence.

Sources : Hervé Le Treut, Les impacts du changement climatique en Aquitaine (Presses Universitaires de Bordeaux) ; Chroniques de demain (Institut de journalisme Bordeaux-Aquitaine 2017) ; J.L. Guigou (Revue Parlementaire), L. Davezies (L’égoïsme territorial)

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G
Vaste et intéressant sujet...
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