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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Jargon, charabia et baragouin

Octobre 2017 : Parc Beaumont à Pau. La scène se déroule en marge d’un important colloque sur les technologies d’avenir qui se tient au Palais des Congrès. Un petit groupe d’hommes et de femmes – jeunes pour la plupart – s’accorde une pause. Loin de la Silicon Valley, des incubateurs des grandes métropoles, ils se sont assis sur un carré d’herbe, près de la stèle de Paul-Jean Toulet. Ils papotent et vapotent distraitement.
Deux d’entre eux se lèvent. Smartphone à la main, ils parlent en s’agitant. Je suis assez proche pour capter des bribes de conversation. Idiome étrange : 
« J’suis charrette mon copain, trop FOMO.  J’ai un call dans deux heures. Faut que je performe fissa fissa pour un reporting ASAP à mon ComDir… - Ah bon ! dit l’autre, je te croyais en flat hierarchy… - Bah, faut qu’on passe en mode traction et qu’on gagne en scabilité… - C’est quoi ton plan ? - Un chatbot, du jamais vu qui va tous les mettre sur le c.. ! – Tu veux un conseil : vas-y plein gaz en growth hacking. – Yes, mon copain, on vise l’initial public offering d’ici deux ans… Et puis ? – Après, eh bien ! on recommence – Waouhhh ! quel serial entrepreneur ! - Et toi ? – Moi, comme d’habitude, totalement Atawadac. »
Traduction très approximative (mais l’esprit y est) : « On va se faire un maximum de fric en un minimum de temps en lançant sur le marché un truc génial auquel personne d’autre n’a pensé et qui va mettre hors-jeu tous ceux qui sont sur la place et se croient solidement installés. »
Les voilà – et ce sont nos enfants ! – ces conspirateurs du futur, constructeurs et destructeurs tout à la fois (eux disent disrupteurs), barbares des temps nouveaux adeptes des barbarismes. Ils s’imposent une règle : le recours méticuleux à un simulacre d’anglais, des mots anglicisés que l’anglais véritable ne connait pas. Cet amphigouri forme une langue utilitaire (instrument neutre permettant de communiquer partout) qui est devenue la règle  dans la « startupsphère ». Avec l’accélération des échanges à l’échelle de la planète, le risque existe de voir cette langue passer du statut d’utilitaire à celui de langue dominante, puis au stade ultime de langue unique.
Faut-il s’en offusquer, protester, entrer en résistance ? Oui ! répond sans hésiter la petite voix qui, au fond de nous, est prompte à écouter la musique de la nostalgie. Mais enfin ! de quoi s’agit-il ? De rien d’autre que ce qu’ont produit depuis des siècles les métiers et les corporations. Chacun son jargon.
Car, dans le fond, la démarche est la même. Elle sert d’une part à conforter la cohésion d’un groupe en lui donnant de codes de communication spécifiques et, dans le même temps (tiens, voilà que je macronise !) à exclure tous les autres.
Cet entre soi linguistique porte un nom moderne : le wording (pourquoi pas ?) ; les savants préfèrent dire : « champ lexical » ou encore «technolecte » (guère plus clair !)
Cherchant à s’affranchir de la langue des jours ouvrables, celle que nous usons ordinairement pour traiter des affaires quotidienne, les « startupers », comme les philosophes, construisent un langage qui est « une prison contre les murs de laquelle leur entendement se fait maladroitement des bosses ».
Tous ces mots, aujourd’hui amplement utilisés sans toujours être utiles vivent leur vie d’oiseaux libres. Après quelques années, beaucoup qui sont à la mode disparaitront, emportés par d’autres modes. Quelques-uns survivront et trouveront refuge dans la cage d’un respectable dictionnaire.
« Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer »  se résignait Chateaubriand.
 

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