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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les vols bleus

L'automne est là. 

Depuis le petit arpent de terrain que j'ai acheté en haut de la colline, je regarde ce paysage fait de mollesses apaisantes et de rugosités stimulantes.

Du haut d’Ayduc, on aperçoit le vol inquiet des palombes qui cherchent à travers la barrière bleue des Pyrénées un passage pour prolonger leur voyage immémorial. Tapis sous des branchages, camouflés dans les arbres, les hommes les attendent … Les cris soudain, les gesticulations des chatars … Les oiseaux plongent et glissent le long de la pente pour protéger leur poitrail vulnérables des serres de l’épervier imaginaire … Et c’est à l’instant même où elles se croient sauvées – la trouée dans la montagne est là – que le filet s’abat … Certaines se débattent, beaucoup se résignent déjà, quelques-unes sont blessées … On les reconnaît à leurs ailes démises … Alors, les hommes vêtus de larges blouses de coton bleu, serrées aux poignets et à la taille, le col grand ouvert, se glissent sous les filets … Ils faut aller vite pour ne pas gâcher le vol suivant … Ils fourrent les palombes par dizaines dans leur blouse jusqu’à ressembler à des bibendums cocasses … Lorsqu’ils découvrent un oiseau blessé, d’un prompt coup de dent derrière la tête, ils lui brisent le cou et le rangent sur le côté.
Dans la grande salle du conseil municipal, à la mairie, les palombes roides sont alignées sur le sol. Il y en a une par habitant. C’est la part que doit verser à la collectivité le propriétaire du col pour être autorisé à poursuivre cette très ancienne chasse. Les villageois viennent en famille retirer leur dû. Tout mon temps à Lanne, j’ai eu droit à mes deux palombes chaque automne. Je les mettais en commun avec Ophélia et nous cuisinions ensemble un grand salmis.

Dans cette maison, on parle béarnais. Dans l’autre, quelques centaines de mètre plus loin, on parle basque … Enigmatique ténacité des frontières invisibles. Là, j’ai appris à détecter les confins, cet endroit où quelque chose – parfois tout – change. C’est peut-être une route, un pont, une crête, une clôture … ou rien.

Dans ce petit pays, j’ai goûté sans m’en repaitre jamais une dolente douceur de vivre.
 

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