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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Pourboires... avec modération

Les errances urbaines dont je suis coutumier réservent leur lot de scènes minuscules et édifiantes. Boulevard des Pyrénées : l’automne se prend pour l’été, les terrasses bourdonnent. Un couple a commandé deux cafés. Au moment de payer, l’homme sort un billet. La serveuse fait le compte, rend la monnaie puis repart en salle. L’homme réfléchit, fait le compte des pièces, les glisse dans sa poche, à l‘exception de deux qu’il laisse sur la table. Le couple se lève. Après quelques mètres, la jeune femme lâche la main de son compagnon, se retourne, revient à la table et là, d’un geste furtif, récupère les deux pièces du pourboire.
Place Clémenceau : on s’active pour préparer Noël. Rue Serviez : un homme est calé contre le mur. Son bonnet de laine avec un gros pompon, ses lunettes d’écailles et une vieille veste trop ample dessinent une silhouette étonnante. Tête haute et main tendue, il regarde passer impavide et le temps et les gens. Une personne s’arrête. Elle fait mine de fouiller dans sa poche, fait mine de ne rien trouver, fait mine d’en être désolée puis sans rien dire décide de poursuivre sa route. Entre le pont du Hédas et la porte du temple se tient un autre homme. Recroquevillé sur lui-même, le regard fixe, il a disposé un verre en plastique avec de la menue monnaie dedans. Une jeune femme, tout occupée à tenir une conversation à son téléphone portable, avance d’un pas vif. Sans y prendre garde, elle donne un grand coup de pied dans la sébile. Les pièces projetées en tous sens font en tombant sur le trottoir un cliquetis qui alerte les autres passants. Deux d’entre eux les ramassent et les remettent dans le verre en plastique sans en ajouter une seule. L’homme accroupi remercie, se recroqueville à nouveau et reprend sa solitude.
On pourrait tirer de ces séquences de la vie ordinaire une philosophie désabusée sur nous-mêmes et nos contemporains. Nous dénoncerions l’individualisme triomphant, le repli sur soi, le mépris des autres, l’insensibilité. Et nous aurions tort. Car, les Français ont le cœur sur la main. L’étude de « France Générosités »* le prouve qui note une progression constante des dons dans notre pays. L’augmentation est de 2,5 % par rapport à 2016. Les causes les plus plébiscitées sont la protection de l’enfance (35 %), la lutte contre l’exclusion et la pauvreté (29 %), la recherche médicale (26 %). 
Ces élans de générosité n’ont pas échappé aux obsédés de la performance. C’est ainsi que l’on voit se développer dans ce domaine les mêmes techniques de management et de marketing que dans les secteurs de la production des biens et services marchands. Avec les mêmes excès et  les mêmes dérives. On appelle cela le « charity business ».
Elans de générosité auxquels semblent toutefois échapper les garçons de café. En ce sens, la pingrerie de la jeune femme qui récupérait les deux pièces laissées sur la table du bistrot par son compagnon n’est pas une exception. Il est vrai qu’il ne s’agit plus de l’expression d’une solidarité mais de la reconnaissance d’un service. Il n’en demeure pas moins que nous sommes de moins en moins nombreux à laisser un pourboire. La généralisation de la carte de crédit y est pour beaucoup dit-on.
Cette désaffection a conduit certains à préconiser une mesure radicale : étendre la rémunération au pourboire et rendre celui-ci obligatoire. On voit bien la logique d’une telle démarche. Elle va bien au-delà du petit monde des terrasses. Ce qui n’était qu’une tentation devient une tentative : se débarrasser de l’encombrante contrainte du salariat et de ses multiples codifications tout en préservant le privilège de la subordination. Ce glissement implicite est une des illustrations de l’ « ubérisation » de notre économie.
Mais pour l’heure, rien n’est changé : le service est toujours inclus dans le prix et le pourboire reste une libéralité. Alors : faut-il donner ? ne pas donner ? La réponse n’est pas que réglementaire, elle est aussi culturelle : là où le Français choisit d’hésiter, l’Américain s’offusquera si vous ne lui laissez rien, alors que le Japonais sera choqué si vous lui laissez quelque chose. Victor Hugo lui, s’en irritait. Il prit le parti de dissimuler son agacement derrière l’ironie : « Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans toutes les contrées très visitées, le pourboire est un moustique fort importun, lequel revient, à chaque instant et à tout propos, piquer, non votre peau, mais votre bourse. 


* Cet organisme regroupe 91 associations et fondations (Amnesty International, ATD Quart Monde, CCFD, Croix-Rouge, Fondation Abbé Pierre, GreenPeace, Handicap International, Oxfam, Secours catholique, Secours islamique France, Sidaction, Unicef...)
 

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