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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'actualité de Maître Jean

L’anniversaire est passé inaperçu ; il y a tant de tintamarre par ailleurs ! Nous sommes en 1648. Il y a 350 ans exactement : un drôle de petit bonhomme publie un drôle de petit livre. Dans l’immédiat, l’ouvrage ne fait pas grand bruit et parait même aux observateurs de son époque comme œuvre négligeable. Mais depuis, quel destin ! Jean de La Fontaine (car c’est de lui et de ses fables dont il s’agit) est l’un des rares écrivains qui ait atteint ce stade suprême de la gloire qu’est l’anonymat. Il s’élève au stade de mythe, s’incruste dans le subconscient des foules qui reprennent des parties entières de ses textes devenues des règles de vie sans plus savoir nécessairement qui en est l’auteur. Pour paraphraser la chanson de Michel Berger sur Tennessee Williams, on peut affirmer que « On a tous en nous quelque chose de La Fontaine »
On peut s’interroger sur cet étrange pouvoir des fables. La Fontaine lui-même tenta de répondre en composant « La force des fables », une sorte de « mise en abyme », c’est-à-dire une fable dans la fable qui démontre que là où les règles ordinaires de la rhétorique échouent, un autre discours peut réussir.
Ce que les spécialistes des sciences cognitives confirment : « Le vrai langage de notre cerveau, ce sont les histoires, avant la logique ». Comme les enfants, ce sont les histoires que nous comprenons le mieux. Elles nous racontent le monde, la vie et la mort, les relations entre êtres humains, elles nous apprennent les valeurs, les croyances. Elles font appel à notre imaginaire et à nos émotions les plus profondes. Elles s'incrustent dans notre mémoire et certaines guident nos actions, nos projets. Et nos achats aussi ! Les responsables marketing des grandes marques l’ont bien intégré : « Si vous ne communiquez pas avec des histoires vous ne communiquez pas » disent-ils, mais, cédant à la pédanterie du recours à l’anglais en toute occasion, ils préfèrent parler de storytelling plutôt que de fables.
Les écoles de management s’y sont mises à leur tour. Elles inscrivent La Fontaine à leur programme. Elles puisent abondamment dans la réserve des 240 fables du moraliste pour enseigner les vertus qu’un cadre dirigeant doit cultiver pour accomplir sa mission et pérenniser son action. C’est ainsi que  « L’hirondelle et les petits oiseaux » enseigne la curiosité ; « Les deux rats, le renard et l’œuf » l’innovation ; « Les deux amis » la nécessité de la force intérieure ; « Le vieillard et ses enfants » la cohésion et nous prévient que « toute puissance est faible, à moins que d’être unie » ; « Le lion et le moucheron », la prudence ; enfin, face au chêne, le roseau illustre la force paradoxale de la souplesse et de l’humilité. Bien entendu, toute ressemblance avec l’actualité n’est absolument pas fortuite. 
Toujours dans les faits d’actualité, poursuivons… Là encore les fables sont utiles.
Il y a cette information stupéfiante : L’IFOP nous apprend que 41% de nos concitoyens seraient prompts à se jeter dans l’aventure d’un pouvoir politique autoritaire. Faudrait-il à ces amnésiques de l’Histoire réciter la fable « Les Grenouilles qui demandent un roi » où le peuple batracien, réuni en république, incapable de s’entendre, dominé par son instinct grégaire, abdiquant tout jugement, sacrifiant sa liberté, réclame avec force un dictateur.
Plus anodin en apparence et non moins subversif sur le fond, voici la fable  la plus célèbre : « Le lièvre et la tortue » et sa morale imparable : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ».  En première analyse elle démontre la supériorité de la ténacité sur la nonchalance, mais elle porte également une critique ironique sur le supposé pouvoir de la vitesse.
Or, la semaine dernière, au cours des rencontres « Les idées mènent le monde », plusieurs intervenants ont mis en évidence les dérives de nos contemporains. Nous serions, selon eux, de manière inconsciente des « volontaires de la servitude », menant une vie soumise à la triple tyrannie de l’intensité, de la vitesse et de l’immédiateté. Ainsi serait notre lièvre. Et la tortue, que devient-elle ?
Peut-être faut-il la chercher du côté de tous ces mouvements qui « se hâtent avec lenteur ». Ils sont loin d’avoir gagné la course, mais ils tracent avec entêtement leur chemin. On les retrouve dans de nombreux domaines où, cédant à leur tour à cette méchante mode de l’anglais, ils usent et abusent du préfixe « slow » : le slow food en réponse à la malbouffe, les slow cities qui privilégient un développement des rythmes lents (réduction de la circulation, des bruits) pour une meilleure qualité de vie dans les villes, le slow travel qui invite à voyager en prenant le temps de se mêler à la population locale, et, plus surprenant encore, une slow money, des slow schools et même une slow TV, protestation discrète contre l’envahissement de l’information continue.
Des bienfaits de la persévérance de la tortue, on en vient à l’éloge de la lenteur. Pour en arriver à l’apologie de la paresse, il n’y a que quelques pas de côté à exécuter, ce que s’empresse de faire Maître Jean lorsque rédigeant sa propre épitaphe il dit de lui-même : « Quant à son temps, bien sut le dispenser : deux parts en fit, l’une à dormir, l’autre à ne rien faire. »
 

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