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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le bal des charognards

Je ne suis pas une feuille morte. Non, je ne jaunirai pas cet automne.
Il y a au moins trois raisons pour lesquelles je n’enfilerai pas de gilet et chacune d’entre elles est en soi suffisante. Il y a des raisons de fond, de forme et de voisinage.

Sur le fond d’abord… 

Tout ce qui vise à prolonger la pandémie automobilistique de notre époque ne peut être défendu sous peine d’insulter l’avenir. Nous sommes avec la voiture comme des animaux embourbés : plus ils se débattent, plus ils s’enfoncent. Alors, il faut arrêter, c’est urgent… Souvenez-vous : on en en 1974 et l’écologie politique commence à pointer son nez. Un homme inocule un germe de lucidité dans le débat présidentiel. Il conclut chacune de ses interventions par cette exhortation : « L’auto, ça pue, ça pollue et ça rend con ! »
Mais voilà, depuis, René Dumont s’est tu, et la voiture nous est devenue totalement essentielle, indispensable. Sans voiture nous sommes quasiment amputés.
Sans nous en rendre compte, la voiture a cessé d’être un mode de déplacement, elle est devenue un mode de vie. C’est une véritable mutation anthropologique. 
Lisons Roland Barthes : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. » 
Les chiffres sont édifiants : le nombre d'automobiles s'accroît année après années : elles sont près de 40 millions aujourd’hui en France.  Le taux d'équipement des ménages est actuellement de 87 % et la tendance à la multimotorisation est forte. Un même ménage peut posséder différentes voitures, pour chacune des personnes pouvant conduire, mais également pour différents emplois (travail, loisirs, accompagnement des enfants). La voiture commence à ressembler aux chaussures dont on change suivant les usages.
Que faire alors ? Informer, expliquer, sensibiliser… Certes, ce sont des actions nécessaires mais le résultat est insuffisant. La lutte est inégale entre l’illusion de liberté que donne l’auto à chaque individu et le risque collectif qu’elle nous fait courir. Hélas, dans ce contexte, l’un des médicaments encore efficace est une potion amère : c’est le « signal prix ». Seul un niveau de prix de l'essence élevé à long terme, c'est-à-dire sur dix ou quinze ans, peut conduire à des ajustements d'usage et l’émergence de nouvelles mobilités. C’est l’effet produit dans d’autres domaines d’addiction périlleuses : nous étions accoutumés jusqu’à l’indifférence au nombre croissant des sacrifiés de la route, comme s’il s’agissait de pertes inévitables. Ils étaient 15 000 chaque année en 1995 ; ils sont dix fois moins aujourd’hui parce que la vitesse est devenue chère, très chère en points de permis et en amendes. Même chose pour le tabac.

Sur la forme ensuite…

Provoquer un mouvement de masse sans perspectives politiques, c’est de l’aventurisme. « On ira jusqu’au bout » disent-ils, mais quel bout ?
Se fondre dans une foule en colère est grisant. Grisant, mais stérile. La colère n’est qu’une puissance (au sens de potentialité), seule la révolte qui sait ce qu’elle veut, et pas seulement ce qu’elle ne veut pas, est une action.
« Nous sommes le peuple ! » disent-ils encore comme argument d’autorité. Mais c’est quoi le peuple ?
Le mot « peuple » est un joli mot. C’est aussi une fiction. C’est un paravent qui dissimule l’extrême complexité des rapports sociaux et des situations individuelles.
Le mot « peuple » est un piège car il fournit une réponse rassurante mais illusoire à des réalités que l’on ne comprend pas. Il nous permet de s’arrêter de réfléchir avec le sentiment trompeur d’avoir tout dit.
Le mot « peuple » est aussi confus que le mot « Dieu ». Dieu n’est qu’un mot rêvé pour expliquer le monde disait Lamartine.
Le mot « peuple » est une imposture car il m’autorise à parler à la place des autres – de tous les autres ! – avec la méchante assurance de ceux qui se persuadent d’avoir raison.
Mais alors, si le mot « peuple » est une tromperie (trumperie ?), que faut-il dire ?
Si je parle de tous ceux qui sont nombreux, assemblés dans des espaces publics, il ne faut pas dire « peuple », il faut dire « foule ».
Si je parle de tous ceux qui se sentent appartenir à la même communauté de territoire, d’histoire, de destin et de culture, qui adhèrent aux même corps de règles collectives (les us et la loi), il ne faut pas dire « peuple », il faut dire « citoyens ».
Si je parle de tous ceux qui vendent leur force de travail pour vivre ou survivre, il ne faut pas dire « peuple », il faut dire « prolétaires, ouvriers ou employés ».
Si je parle de tous ceux qui vendent le produit de leur travail manuel ou intellectuel pour vivre ou survivre, il ne faut pas dire « peuple », il faut dire « artisans, commerçants, paysans ou artistes ».
Tous ceux-là – et d’autres encore qu’il faudrait prendre le temps d’identifier et de nommer – ne sont pas des fictions, ils sont des entités réelles, engagés dans des rapports de classe (de caste parfois) tantôt convergents, tantôt antagoniques et qui ont en commun bien plus qu’une rage ou une colère.
Alors, non ! le « peuple » n’existe pas et j’interdis à quiconque de parler à ma place en clamant « Nous sommes le peuple ! ». Il y a de la graine de totalitarisme là-dedans. Entre les mains d’un tyran, le « peuple » devient les « masses », agrégat d’hommes et de femmes enivrés par leur puissance de foule, haineux contre tous ceux qui entravent leur exaltation, ennemis assumés de toutes les libertés.

Sur le voisinage enfin…

Voilà encore un joli mot trompeur. Voisinage respire la proximité, l’entraide… Mais quels voisins dans cet élan des jonquilles d’automne !
François Ruffin, pourtant peu suspect de tiédeur, le reconnait : « Dans cette affaire, le pire côtoie le meilleur. »
Il  y a aussi le pathétique. Pathétique tous ces ravis de la crèche, ces moutons en extase devant ce qui leur semble nouveau (la mobilisation via les réseaux sociaux), apparemment spontané (ah ! un demi-siècle après, c’est le retour des « spontex »), bon enfant… Ils encombrent les antennes et les plateaux de télévision, boboïsant et ressassant à l’envi les mêmes pseudo-analyses. Quelle méchante surprise pour eux lorsqu’ils s’apercevront que la révolte, pas plus que la révolution, ne sont des dîners de gala.
Peut-être y a-t’il le meilleur dans ce voisinage, mais le pire espionne et s’agite près de nous.
Le pire c’est cette horde d’hyènes à l’affut, groupuscules d’ultra droite et d’ultra gauche, experts en provocations et en pourrissement. Faut-il s’étonner de les coudoyer, on sait qu’ils sont là et qu’ils n’attendent que ça.
Le pire surtout, ce sont ces charognards, recalés du suffrage universel qui récupèrent à leur profit, sans en être inquiétés, les dépouilles d’une république fatiguée.
Il est là le véritable péril, dans cette extrême droite qui a gagné la bataille des idées, puisqu’elles sont reprises désormais par tous les autres. On a appelé cela la « lepénisation des esprits ». Peu importent les précautions de langage, les périphrases, les pudibonderies… La peste brune nous guette. Filons une dernière fois la métaphore animalière : l’extrême droite, celle-là même qui défile en gilet jaune, a adopté avec succès la stratégie du coucou : elle a pondu dans un nid qui n’était pas le sien des œufs qui occuperont toute la place et son unique enfant, obèse, nourri par notre complaisance et notre naïveté, tuera à coups de bec vengeurs ou expulsera les autres oisillons. Nous en serons alors au temps du fascisme et il sera trop tard pour se réveiller.
 

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