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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

On ne badine plus avec l'amour

Il ne me serait jamais venu à l’idée d’imaginer Paul dans un autre paysage.
Bien sûr, de temps en temps, il faisait une brève escapade en ville, pour traiter quelques affaires et ramasser les loyers des deux appartements qu’un oncle lui avait légués. Peut-être en profitait-il pour aller voir une des filles au café de la place Marcadieu, mais rien en lui, absolument rien ne laissait transparaître cette crispation que l’on voit chez les hommes qui ruminent en eux le manque de femmes. Il ne s’absentait jamais très longtemps, il revenait vite, là où il semblait avoir toujours été, dans ce village des coteaux de l’Astarac.
Cette campagne, il la connaissait toute entière. Il en identifiait les odeurs, les bruits, les couleurs… Rien ne lui échappait. Même la terre, sa texture et sa manière unique d’absorber les pas, lui était familière.
Lorsque je fis sa connaissance – c’était dans les années 80 – je n’avais pas su lui donner un âge. Je voyais bien, au jais de ses cheveux, à son front lisse, qu’il était encore jeune, mais se dégageait de lui une impression d’ancienneté, comme si sa vie avait pris son élan au siècle dernier. Depuis, nous étions devenus proches, j’avais presque tout appris de son histoire. Il se confiait : « Avec forces petits arrangements, astuces de bricoleur de l’âme et du corps, je me suis débrouillé pour que, jusqu’à présent, la vie ne me soit pas trop douloureuse. Mais je ne voudrais pas vieillir trop seul, sans avoir goûté le plaisir d’aimer et d’être aimé. »
« Tu vas m’aider, me dit-il un jour, je ne veux pas me reprocher de n’avoir pas tout essayé. Je vais viser large : écris cette annonce qu’on va faire passer dans Le Chasseur Français  et Libé. Il me dicta le texte suivant : « Jeune agriculteur, plutôt bien de sa personne, à l’abri de tous les besoins sauf du besoin amoureux, cherche à rencontrer en vue d’une relation sérieuse (mais avec beaucoup d’éclats de rires) une jeune femme, bien de sa personne elle aussi, de préférence s’appelant Marie…  –  Pourquoi Marie ? – Parce que dans ma famille toutes les filles s’appellent Marie ou Marie quelque chose comme Marie-Pierre, Marie-Louise ou Marie-Jeanne. » Il s’interrompit alors, faisant mine de réfléchir quelques seconde, puis me dit en s’esclaffant : – Je veux aussi qu’elle ait l’âme agricole comme moi, alors ajoute à la fin de l’annonce : « Envoyer photo tracteur ». 
Une fois expédiée cette annonce faite aux Maries, il ne restait plus à Paul qu’à espérer. Mais, comme on pouvait le craindre, il ne vint ni de Marie ni de tracteur à l’horizon !
Je m’amuse à imaginer ce que pourrait être l’histoire de Paul en 2018. Au départ, il y aurait la même crainte d’une vie vouée à la solitude et vide d’affection. Maigre consolation, il ne serait pas une exception puisque dans la France d’aujourd’hui on compte 40% de célibataires (55% si l’on intègre les divorcés et les veufs). Sans doute Paul, par tempérament curieux de nouveautés techniques, serait-il devenu un geek adepte du web et des réseaux sociaux. Alors, comme 28,5 % des internautes adultes, il se serait inscrit sur l’un de 2 000 sites de rencontres reconnus sur la Toile. Près d’un Français sur trois. C’est considérable, presque une mutation anthropologique. L’antique concept de sentiment amoureux comme base de la relation entre les êtres a basculé, en une décennie, dans une ère nouvelle. S’il arrivait à l’amour d’être un commerce, le voici devenu pleinement une marchandise. Le business des « naufragés du cœur » est sans limites. Les agences matrimoniales avaient montré le chemin, mais nous en sommes désormais au stade industriel, à la consommation de masse, Un site de rencontre, comme Meetic revendique cinq millions de profils enregistrés en France. Imaginez tous ces appels et toutes les détresses qu’ils sous-tendent. C’est un océan peuplé de bouteilles à la mer. Un homme d’aujourd’hui postule à l’amour comme il postule à un emploi, à un logement... Il se construit une identité numérique, un peu comme un CV, où il indique de manière normative ses caractéristiques physiques, sociales, ses centres d’intérêt… Des algorithmes moulinent ensuite ces données, les croisent, les assemblent, pour rapprocher l’offre et la demande sous CDD, CDI, vacation ou intérim…
Mais cette histoire n’a pas de sens. J’ai retrouvé Paul. Après vingt ans de silence, nos anciennes complicités ont refait spontanément surface. Son premier geste a été de sortir son smartphone pour me montrer des photos de ses deux enfants.  Comme rien n’est jamais parfait, leur mère ne s’appelle pas Marie et n’a jamais touché un tracteur de sa vie. Qu’importe, il en est très fier et semble épanoui. Je ne peux m’empêcher d’ironiser (gentiment) en rappelant à mon ami l’épisode du Chasseur Français et les opportunités que lui aurait offertes l’internet d’aujourd’hui.  « Tu vois, me dirait-il avec sa manie de philosopher à tout bout de conversation, cette méchante mésaventure m’a au moins appris que ce qui peut attacher un homme et une femme est affaire d’élection, pas de sélection. Et là, tes fichus algorithmes sont impuissants.
 

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