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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Qu'avons-nous fait de tout ce temps ?

La France est une terre inquiète, hésitant entre courroux, désarroi, nostalgie et déréliction. Quelque chose dans l’air du temps semble avoir éteint les enthousiasmes qui étaient les nôtres il y a peu. Une enquête récente montre que moins d'un Français sur deux (47%) se dit optimiste. Pourtant, souvenons-nous, il y a trente ans à peine. Nous sommes en 1989. La France fait une fête considérable à sa Révolution, pour dire au monde sa fierté d’avoir, deux siècles plus tôt, gagné sa liberté et forgé des valeurs universelles. Cette année-là encore, notre pays poursuit le rêve gaullien d’être le cœur battant du monde en multipliant les inaugurations de grandioses équipements culturels : la pyramide du Louvre, l’Opéra-Bastille… Un peu plus tard, en 1998, les vainqueurs de la Coupe du Monde de football communient avec une foule de plus d’un million de personnes sur les Champs-Elysées. C’est le temps de la France « black-blanc-beur » où l’on tient pour possible la fusion de toutes nos différences. Ailleurs, il y a bien l’écrasement du printemps de Pékin, mais la place Tian’anmen ne trouble que modérément la fête car, bientôt, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste nous convainquent que le monde occidental a gagné, que la démocratie libérale est désormais le modèle unique, sans adversaires… L’Europe poursuit alors sa patiente construction : c’est l’heure enfin du marché unique et du traité de Maastricht (bien sûr, il y eut le contretemps du référendum, mais on fit comme s’il ne comptait pas…). Ailleurs encore, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrent la main laissant croire que le plus vieux conflit du monde a enfin trouvé un chemin vers la paix.
Trente ans plus tard, qu’avons-nous fait de tout ce temps ?
Trente ans, c’est la référence qu’on utilise désormais pour désigner la période durant laquelle tout, ou presque, s’est délité dans notre société. Par exemple, en une seule journée au mois de décembre dernier, le refrain des « trente dernières années durant lesquelles nous n’avons rien fait ! » a été repris dix fois par des commentateurs sur une chaîne télé d’information continue.
Comment est-on passé, en une génération, de la République comme une évidence à la République comme un problème ? De l’Europe comme un chemin à l’Europe comme une impasse ? D’un « vivre-ensemble » apaisé à une tension fielleuse entre communautés, entre territoires ?
Dans cet intervalle, un candidat à la présidentielle fait en 1995 un constat implacable : « La sécurité économique et la certitude du lendemain sont désormais des privilèges. Je n'accepte pas de voir près d'un million de nos compatriotes contraints de vivre du RMI, je n'accepte pas la fatalité du chômage de longue durée ni de voir l'exclusion de ces cadres approchant la cinquantaine». Ce sera la célèbre « fracture sociale », mais un slogan, aussi bien ficelé qu’il soit, ne change pas la vie et le mandat de Chirac fut un échec. 
Pour sa part, l’Europe se prépare dans quelques mois à un rendez-vous périlleux avec sa propre histoire. L'Union n'en finit pas de désespérer les citoyens, au point que certains doutent de son avenir. Depuis 2005 et l'échec du projet de Constitution, l'Europe vit au rythme des crises et des « sommets de la dernière chance ». 
Dans ce climat, les apôtres du déclinisme ont la partie belle. Ils encombrent les plateaux de télé. Les Cassandre sont à la mode. Il faut dire qu’en période de crise, le pessimisme est un refuge douillet. 
Mais, durant ces trente années, nous avons aussi fait des enfants, beaucoup d’enfants. Ils ont grandi. Ils ont entre 20 et 30 ans aujourd’hui et forment une génération aux caractéristiques singulières. On les dit « digital native », nés avec Internet, hyper connectés, rêveurs et dans le questionnement permanent (d’où la dénomination génération Y, “Why” en anglais, qui signifie pourquoi). On les appelle aussi plus joliment les Millennials.
Est-ce simple écume ou bien lame de fond ? En 2025, la génération Y et sa culture représenteront 40% des actifs de notre pays. Ces Millennials, experts en pouvoirs réticulaires ont choisi de se défier des lieux de décision territoriaux et de leurs institutions. Ils s’évertuent à cultiver des mystères pour rester insaisissables. Nous n’arrivons pas à les comprendre, à les cerner, à les contrôler… Ils sortent de nos écrans radars coutumiers, échappent à nos logiques anciennes … Ils dessinent furtivement, sans grand bruit, un monde différent de celui dans lequel nous avons vécu et que l’on croyait immuable. Il est hautement probable que dans peu de temps – car ils ont le culte de l’immédiateté et ne goûtent guère aux délices de la patience – ils gratteront à la porte pour prendre en main notre vie collective. Dans le vaste bouleversement de la globalisation des économies mondiales, ils voient des opportunités là où la plupart des autres ne perçoivent que des menaces. Ils sont les « agiles » à qui le futur est ouvert. Ils observent avec curiosité, sympathie parfois, indifférence souvent, le soulèvement des « tranquilles » qui veulent que demain soit pareil à aujourd’hui, et la colère des « fragiles » pour qui l’avenir est anxiété.
Pour la première fois peut-être, avec quelques raisons d’y croire, des fils pensent qu’ils n’ont rien à apprendre de leurs pères, ni rien à en attendre. Ingratitude décomplexée ? Arrogance assumée ? Au-delà de la révolution technologique, c’est une mutation anthropologique qui se profile. 
 

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