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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Trafic d'influence

Éclat d’une conversation entre étudiants capté au hasard d’une déambulation dans les couloirs de l’Université de Pau : « Moi, je serai influenceuse ! » Celle qui parle s’appelle Yiyi. C’est un brin de jeune femme aux yeux rieurs. Du haut de son mètre soixante et de ses vingt ans, elle dégage une belle assurance. Elle aurait pu dire : « Je veux être avocate, journaliste ou professeur d’histoire… » Non ! « Je serai influenceuse » affirme-t-elle. Je l’imagine alors, ordonnant à des troupes anonymes et muettes des manières de faire et de penser. Car c’est bien cela dont il s’agit. L’étymologie est souvent d’un bon secours pour saisir le sens profond des mots que l’on utilise. « Influence » est dérivé du latin influere : pénétrer, se glisser, s'insinuer, se répandre. Le champ sémantique de l’influence est vaste et troublant. On trouve dans ses synonymes : ascendant, attirance, charisme, domination, empire, emprise, fascination, séduction. Voilà donc les armes dont notre apprentie influenceuse va devoir se doter pour exercer son futur métier.
Toutefois, si le mot semble nouveau, la chose, elle, ne l’est pas. On peut même considérer qu’elle s’inscrit dans la vaste catégorie des permanences humaines. Seules changent les méthodes, les moyens d’action ainsi que – et c’est certainement l’essentiel – le regard que nous portons sur elle.
La conception anglo-saxonne du libéralisme est dominante aujourd’hui dans les démocraties occidentales. Sa vision pragmatique et pluraliste favorise la négociation, le compromis et donc le développement du lobbying. La participation des lobbies dans l’élaboration de la loi et des règles de la vie collective s’en trouve de fait institutionnalisée. En France, les « représentants d’intérêts » (formulation nationale des lobbyistes) restent suspects, même si l’on constate une évolution. C’est ainsi qu’un ancien ministre évoque le lobbying comme « une respiration démocratique » (sic).  Toutefois si l’activité reste entachée d’une image négative, c’est qu’entre lobbying, stratégie d’influence et corruption, la frontière est souvent ténue. 
Mais, revenons à notre jeune étudiante. Pour l’heure, son projet n’est pas de se tenir à l’affut dans les corridors du pouvoir. Elle veut être « influenceuse », Facebook, Twitter, YouTube et surtout Instagram seront ses terrains de jeu. Sa mission ? : créer, cultiver et accroître une communauté en ligne auprès de laquelle elle va diffuser des photos, vidéos et autres messages pour la fidéliser. L’influenceur s’inscrit dans un univers multiple qui se nourrit de facticité, d’illusions et de mirage. C’est surtout un univers infini. Avant Internet, il y avait une limite physique à l’espace qu’une personne pouvait occuper toute seule. Cette barrière est tombée, et Yiyi, si elle en a le talent et l’opportunité, pourra se construire un réseau de plusieurs milliers, voire de millions de « suiveurs », capital qu’elle pourra dès lors faire fructifier. Car les influenceurs tirent leurs revenus de leurs partenariats rémunérés avec des marques, dont ils vont faire la promotion sur leurs réseaux sociaux. C’est ce jeu d’influence qui attire les annonceurs, qui font de plus en plus appel à ces stars de l’Internet pour diffuser leur marchandise. Et qu’importe si le produit que l’on présente ne vous est pas nécessaire. Par une mimétique du désir, l’influenceur créera le besoin : si vous n’en avez pas besoin effectivement, vous en aurez besoin affectivement.
Mais, il manque un personnage à ce tableau. En effet, pour qu’il y ait influenceur, il faut qu’il y ait influencé. De plus, pour que le système fonctionne, l’influencé doit être nombreux. Il doit faire masse car c’est la mesure quantitative qui sert de critère. Et l’on voit venant de toutes parts des moutons pressés de rejoindre le troupeau. La langue d’aujourd’hui a d’étranges pudeurs. Il est vrai que nommer ces moutons « les suiveurs », terme dont la connotation est négative, on a, une fois encore, recours de l’anglais : ils sont des « followers », ce qui est autrement distingué.
Et, de la même manière qu’Etienne de La Boétie l’évoquait dans ses « Servitudes volontaires », une complicité objective est nécessaire de la part de ceux qui adoptent cette forme de soumission pour que le marché de l’influence fonctionne. Les « influencés », ce sont potentiellement toutes ces personnes – vous, moi… - qui ont en commun cette singulière inclination à vouloir un maître : un modèle que l’on vénère et imite ; un guide qui conseille et oriente ; un chef qui décide et commande… Et il nous arrive à tous d’y céder. La tentation de la soumission existe, et le deuil de la liberté n’est pas toujours une grande souffrance. On peut même trouver un confort rassurant à se glisser dans un ordre établi, accepter ce qui nous contraint, nous dirige et parfois nous assoupit. Ce n’est pas autre chose que suggérait Gandhi à l’un de ses compagnons qui se lamentait que l’Inde soit colonisée : « Nous ne sommes colonisés que parce que nous sommes colonisables ». Ainsi, nous ne serions influencés que parce que nous sommes influençables.
Se poursuivrait alors, sous un aspect modernisé, l’antique dialogue entre imposture et crédulité. Et c’est le vœu de Yiyi que d’en être bientôt l’une des protagonistes.
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