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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Mithridate est de retour

 

L’histoire du roi Mithridate (1) vaut la peine d’être contée tant elle a de résonances avec notre actualité de citoyens covidés.
La vie de ce roi fut une épopée guerrière ininterrompue, faite les victoires éclatantes, les défaites cuisantes, et les résurrections stupéfiantes. Son adolescence est marquée par la tragique la mort de son père, probablement tué à l'instigation de sa mère, régente ambitieuse qui veut exercer seule le pouvoir. Cette mort est suivie d'une compétition féroce autour du jeune roi qui craint pour sa vie : les meurtriers de son père multiplient en effet les pièges contre lui, Pour se prémunir d’une tentative d’assassinat par empoisonnement (c’était la mode à l’époque),  Mithridate eut l’idée d’ingérer des doses progressivement croissantes de substances toxiques, pour que son corps s’accoutume aux poisons. Mais l’affaire se complique. Mithridate est délogé de son trône par son fils Pharnace. Le roi déchu, craignant d'être livré aux Romains, décide de mettre fin à ses jours. Il tente de s’empoisonner. Échec total : l’immunisation de son corps acquise rend le poison inopérant. En désespoir de cause, Mithridate demande à son garde du corps de l'expédier ad patres d’un coup d’épée. Pris à son propre piège, Mithridate nous a démontré, à ses dépens, les vertus de l’accoutumance. La postérité a fait de son nom un verbe : « mithridatiser » que l’on utilise le plus souvent sous sa forme pronominale.
En quoi cela nous concerne aujourd’hui ? Sous sa forme figurée, le Petit Larousse indique que la mithridatisation est  « une insensibilisation à quelque chose par la force de l'habitude », et de citer, à titre d’illustration cette phrase de La Varende : « Un vieux marin est vacciné contre les microbes de la navigation et ses fatigues; il y a endurcissement, mithridatisation. » L’acception du mot « mithridatisation » s’est donc élargie au fil du temps et prend en compte, en plus des produits toxiques, tous les petits empoisonnements de la vie dont il convient de se protéger par la puissance de l’accoutumance.
Et les empoisonnements qui nous menacent sont nombreux. Certains ont marqué  notre histoire ordinaire. Nous en prémunir partiellement fut affaire de longue haleine, tant nos résistances étaient fortes. Mais aujourd’hui, si nous succombons moins à ces empoisonnements, c’est pour la simple raison que nous avons eu, par réflexe ou par résignation, la prudence de nous mithridatiser. 
Voilà les bienfaits de l’accoutumance. Dans notre quotidien, le plus souvent sans y prendre garde, nous nous accoutumons à tour de bras… Songez à ces immunisations imparfaites acquises à force de rabâchages, surveillances et persuasions. Elles nous protègent (un peu) de ces poisons mortels que sont l’imprudence routière, l’alcool, le tabac… Tout ça, c’est notre l’histoire récente. Mais la plus étrange de ces accoutumances est de très fraîche date.
Un an. Un an à peine, un an déjà : pour le peuple intensément socialisé que nous sommes, l’impensable advenait. Nous nous trouvions contraints de respecter une « distanciation sociale » ; étrange locution que le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, s’est empressé de reformuler en une plus explicite « distanciation physique ».
Par commodité ou par conformisme, on se surprend à accepter aujourd’hui comme une évidence ce qui nous paraissait insoutenable à l’époque. Par crainte du danger, nous nous étions résignés à supporter l’isolement, les précautions sanitaires minutieuses, avec la conviction que cela ne durerait pas longtemps… Eh bien, c’est raté ! Ça dure et c’est parti pour durer encore avec cette inquiétude visée au fond de notre tête : il se peut que ça durera toujours et qu’il nous faudra vivre désormais avec ce satané virus, et si ce n’est celui-là, ce sera certainement son frère variant. Macron, lui, le maître des horloges, le jupitérien, se retrouve confronté à un subit et agaçant sentiment d’impuissance. Sa volonté de gouvernance volontariste par projet se heurte au réel, et c’est parfois douloureux. Sa boussole habituelle est déréglée : la science ne sait pas tout – elle n’a que des hésitations ; elle ne peut pas tout – elle est approximative,  et le Président, à défaut de certitudes, doit s’en remettre au pilotage à vue, soupesant sans cesse, avant de décider, le seuil d’acceptabilité des mesure à prendre. Et, il faut reconnaître que dans cet océan agité qu’est la crise sanitaire, il s’en débrouille plutôt bien. Même certains de ses plus cinglants opposants, à mots couverts, le reconnaissent. Macron navigue au plus fin, se conformant pragmatiquement au fameux adage : « Si tu ne peux décider d’où vient le vent, tu as toujours le pouvoir de régler les voiles. »
Et c’est-ce qu’a fait le Président, en renonçant, malgré l’avis du conseil scientifique, à instaurer un troisième confinement. Pari semble-t-il gagné pour l’instant… Nous échappons donc – transitoirement ? – à un nouveau grand isolement. Mais, demeure  la cohorte de « gestes barrières », et de ses impératifs, avec, au premier rang, la sacro-sainte « distanciation physique ».
Cette distanciation, à laquelle, depuis un an, nous nous sommes, bon gré, mal gré, accoutumés illustre bien, à l’échelle individuelle et collective, ce singulier processus d’acceptation que l’on pourrait nommer « la mithridatisation des consciences ».

(1) Mithridate VI Eupator, plus connu sous le nom de Mithridate le Grand, est un roi du Pont de 132 à 63 av. J.-C
 

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