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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les pudeurs transitoires

Février 2021. Centre hospitalier de Melun. Pour donner l’exemple, face aux caméras de la télévision convoquée pour l’occasion, Olivier Véran, se fait vacciner (1). La scène est cocasse. On y voit le ministre de la santé, chemise ouverte, torse aux trois-quarts dénudé, offrir le haut de son bras à une infirmière (on saura qu’elle s’appelle Ségolène !) qui prépare sa seringue. De sa main gauche, le ministre soulève un pan de sa chemise et, avec une coquetterie surprenante, cache son sein gauche. Avec application, Ségolène pique. Olivier reste stoïque. Ségolène s’inquiète : « Est-ce que ça va ? – Tout va très bien… répond le piqué d’un air soulagé, en maintenant une compresse sur le point de piqûre. Puis, Olivier, dans un geste étonnant, regarde Ségolène et, toujours face aux caméras, bande les muscles de son biceps vacciné dans la posture altière d’un athlète fier de son corps.
Les doigts délicatement posés sur le tétin ministériel forment un paradoxal éloge à la pudeur. La pudeur ? Singulière notion qui varie suivant les lieux, les époques – et les genres ! Dans la Rome antique, Sénèque l’évoque comme une vertu, une vertu féminine par excellence. Les temps ne sont plus les mêmes et la pudeur, au fil des siècles, a continûment changé de registre. Aujourd’hui, dans une société tiraillée entre obscénité et pudibonderie, abreuvée de pornographie, ébranlée par le déferlement des #MeToo consécutifs,  elle a cessé d’être une morale cardinale.
Il est vrai que la pudeur est menacée, par bien des ennemis.  Au premier rang, il y a le lent effacement du territoire de l’intime. La tyrannie de la visibilité que plus grand monde ne combat ; l’exposition médiatique forcenée ; la puissance infinie des bases de données ; les dérives des réseaux sociaux, confessionnal universel auquel beaucoup se confient avec une complaisance suspecte… Tout cela réduit à néant la volonté de préserver une part de secret ou de mystère dans notre vie. Cet impératif contemporain de transparence généralisée est le fossoyeur de toute possibilité d’être pudique.
Mais voilà, en « ostinato », on assiste tout au long de notre histoire au balancement entre pulsions libérées et moments de raison dominante ; comme si on ne pouvait échapper à la persistante dialectique des dionysiaques insouciants (les êtres insaisissables, sensitifs, fougueux) en butte aux pisse-froid apolliniens (les adeptes de l'ordre, de la mesure et de la maîtrise de soi). Dans cette logique, il était prévisible, qu’après la période de permissivité et d’amoralisme des années post-soixante-huitardes, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’un nouveau puritanisme. Et c’est le cas.
On voit émerger, par ci, par-là, en Hongrie, en Pologne ou ailleurs, de nouveaux « pères-la-pudeur » qui dictent à leurs peuples des pensées rigoristes. Dans bien des domaines, elles se conjuguent à l’hygiénisme, à la normalisation des pratiques sexuelles, à la soumission religieuse, aux réflexes d’exclusion… On se surprend parfois à emprunter le chemin escarpé qui va de la censure assumée à l’autocensure intériorisée. Souvenez-vous du Tartuffe de Molière (dit aussi l’Imposteur) qui déclame : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir / Par de pareils objets les âmes sont blessées / Et cela fait venir de coupables pensées. » On pourrait paraphraser cette tirade à l’envi dans notre vie quotidienne : « Cachez ces poils que je ne saurais voir » ; « Cachez cette caricature que je ne saurai voir » ; « Cachez cette cigarette que je ne saurai voir » (l’image de la cigarette a sauté partout : dans les films, dans les bandes dessinées – Lucky Luke mâche désormais un brin d’herbe à la place de son mégot – dans les publicités…)
Ce mouvement néo puritain provoque, en retour, la provisoire désespérance des vrais libertins, ceux-là même qui, à l’image des libres penseurs du XVIIIème siècle (le siècle des Lumières), se libèrent des contraintes religieuses et philosophiques pour se tenir prêts à toutes les expérimentations, y compris amoureuses. Dans l’Encyclopédie, Diderot disait du libertin « … il ne respecte pas les mœurs, mais ne s’affecte pas de les braver…  il est sans délicatesse », autrement dit : il est sans pudeur. Ces zigotos-là n’ont pas bonne presse aujourd’hui. On les honnit à tout-va… Alors, ils se taisent et, en silence, ils attendent : ils savent que par l’effet de ce que les anglais appellent le « backlash » (retour de bâton), leur heure un jour reviendra.
On l’a bien compris avec le petit jeu de voilement-dévoilement du buste d’Olivier Véran, la pudeur est un langage. L’impudeur l’est aussi. Cette scène – également cocasse – dans laquelle un autre ministre (le premier) tient un rôle annexe, en fournit la preuve. Interrogé à propos de la remise des césars qui s’est tenue vendredi dernier à l’Olympia, Jean Castex s’est fendu d’un commentaire à l’ironie (peut-être) involontaire : « J’ai connu des cérémonies d’une autre tenue… » En l’écoutant, je voyais, en image subliminale, Corinne à poil. 
Les beaufs (et les beauffettes) de tout acabit se sont rapidement déchaînés, Certains en raillant grossièrement l’anatomie de l’actrice (« T’as vu comme elle est gaulée ! » dixit Isabelle Balkany), d’autres, les plus prudes, en clamant : « Outrage à la pudeur ! Outrage à la pudeur ! » Dans leur conscience aveuglée, ils se sont focalisés sur le messager (le corps de Corinne), dédaignant le message : « Rends l’art, Jean », le slogan affiché sur le dos nu de l’actrice Corinne Masiero.

(1) C’était un vaccin Astra Zeneca
 

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