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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les lâchetés minuscules

 

Etonnant ! Détonnant ! Fracassant !… les responsables de « Libé » se frottent les mains, ils ont réussi leur coup : la une de leur journal a frappé les esprits. On y voit Macron et Le Pen dos à dos, avec en titre le bref propos d’une électrice : 2022 «J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini». L’article qui suit fait entendre une petite musique inattendue : celle de ces électeurs de gauche qui disent ne pour pouvoir voter pour Macron à nouveau, même s’il se retrouvait opposé à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Pour eux l’ère du sacro-saint front républicain est révolue. Cette petite musique est-elle si nouvelle et si inattendue que cela ? Ces électeurs de gauche ont la rancune longue, mais aussi la mémoire courte : il y a déjà un moment que le front républicain se fissure sans que grand monde ne s’en n’inquiète. Il a été massif et compact en 2002 avec les écrasants 82 % de Chirac face aux maigres 18 % de Le Pen, mais le vainqueur en a fait mauvais usage, ne gouvernant qu’avec la droite, en ignorant le large report des voix de gauche en sa faveur. A un degré moindre, la même mécanique a joué pour Macron en 2017. Nouvelle trahison : le Macron « ni de gauche, ni de droite », aux yeux de la gauche, surfe surtout à droite. D’où la rancune. Depuis, la confiance dans le front républicain n’est plus aussi spontanée ; elle se teinte d’une grande dose de vigilance et d’amertume. Ces épisodes malheureux pour la gauche enseignent surtout que l’élection présidentielle se gagne au premier tour. Qui peut se vanter d’être un brillant troisième (ou quatrième), dans les faits, a perdu. Une très intéressante analyse de l’Institut Jean Jaurès, montre comment s’est érodé, au fil des vingt dernières années, peu à peu, le barrage républicain dressé contre l’extrême droite. (1)

Toutes ces données me troublent. J’ai besoin d’y voir clair. Alors, comme je le fais souvent en pareille circonstance, je lis, je cherche, et je questionne…

C‘est ainsi que je tombe sur la contribution de Jean-Luc Palacio de Sarrance (2) : « Ce sont ceux-là même qui ont intégré le Front national dans le jeu républicain – en reprenant ses thèses les plus détestables ou, pire, en ayant dupé celles et ceux qui avaient cru au front républicain – et j’en suis ! – qui voudraient aujourd’hui pousser les électeurs à l’ostraciser… » Cette réflexion – énoncée avec pertinence et historiquement juste – m’a toutefois laissé perplexe dans sa conclusion. S’il faut renoncer, au regard des duperies d’antan, à ostraciser Le Pen, c’est d’une certaine manière admettre en sourdine que l’entreprise de dédiabolisation (qu’elle a engagée dès 2002 et les 82% de Chirac) est en voie d’aboutissement.

Petit florilège des réponses obtenues dans mes conversations. Il y a le désarroi, exprimé crûment par Pierre : « En 2017, j’étais un cocu ignorant, hors de question qu’en 2022, je sois un cocu consentant ! »

Pour sa part, Joseph, vieux militant socialiste, ardent républicain, ne s’affole pas trop. Il pense que toute cette agitation cessera bientôt : « A un an de l’élection suprême, les esprits naturellement s’échauffent et, dans les commentaires, j’observe que la raison raisonnante a bien du mal à s’accorder avec les pensées réflexes. On assiste à une sorte d’étouffement de la démocratie par elle-même. Mes camarades de combat contestent les règles du jeu considérant les biais qu’elles comportent : représentativité, justesse, justice, légitimation… Mais le paradoxe veut que pour changer les règles du jeu, il faut gagner l’élection avec les règles du jeu en vigueur, celles-là même que l’on veut changer. Et, filant la métaphore des jeux de cours de récréation, Joseph s’amuse à me raconter ce qui va se passer pour lui : « Dans cette phase préparatoire, j’observe de loin, je regarde dans les coins, mais je ne trouve rien… c’est le jeu du « cache-cache». Au premier tour, il y aura un grand tapage autour de moi, alors, je tâterai, je tâtonnerai, j’hésiterai et je finirai bien par identifier… c’est le jeu du « colin-maillard », enfin au second tour, on en sera au à la « chaise musicale », et là, sans coup férir, j’éliminerai ! »

Marie, quant à elle, pense que le vieux débat, connu et intellectuellement confortable, fondé sur le choc d’idéologies antagoniques, a toute chance d’être confisqué par la recherche obstinée de la bonne compétence. Compétence – ce mix improbable entre savoir, savoir-faire et savoir-être – qualité nécessaire au marin confrontés aux avis de gros temps et aux disruptions incessantes.

Céline, pour sa part, s’inquiète et me cite son sulfureux homonyme qui brocardait : « La France libre, titubante, dégueulasse, heureuse… », complaisante (comme lui, et il le fut tragiquement) aux relents du fascisme surtout s’ils ont les atours séduisant de leaders adoubés par les médias rabâcheurs. Elle fait le compte des suffrages de l’extrême droite : 5 525 032 voix (soit 17,79%) en 2002 et 10 638 475 voix (soit 33,9%) en 2017. Consolidation considérable.

Louis, lui, fait mine de s’en foutre : « Eh bien ! S’ils la veulent, qu’ils l’aient… Peut-être que tout n’est pas si mauvais … d’ailleurs, elle-même se dit « républicaine »… ça vaut peut-être le coup de tenter… ». Beaucoup d’autres, comme Louis, par rage, par lassitude, montrent une singulière aptitude à courber l’échine, prêts à prêter au jeu tragique de la « roulette russe » : le « ils verront bien ! »

Le comble du ressentiment et de l’orgueil endommagé est atteint par Henry lorsqu’il déclare : « Qui n’a pas un jour envisagé de payer de sa propre défaite l’anéantissement d’un être exécré ? C’est bien le sort que se réservent à eux-mêmes, les anti-Macron enragés. »

A ce stade de la conversation, il faut rappeler de la théorie forgée par Lénine en 1921 : «… les soi-disant éléments cultivés de l’Europe occidentale sont incapables de comprendre l’état actuel des choses et la balance des forces ; ces éléments doivent être considérés comme des sourds-muets et traités en conséquence… » Cette théorie des sourds-muets, reprise par d’autres, donnera naissance à une consternante génération « d’idiots utiles » aux totalitarismes du XXème siècle, bonnes âmes progressistes de l’époque aptes aux minuscules lâchetés. 

(1) Émeric Bréhier – Fondation Jean Jaurès – 4 mars 2021
(2) La République des Pyrénées – Courrier des lecteurs - 31 mars 2021
 

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