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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les nouvelles éloquences

Les mythes, dit Attali, « sont des oiseaux de passage qui volent de mémoire en mémoire ». Ils forment un récit qui contribue à l’unité et à la cohésion d’une société. En ce sens certains événements ont forgé notre imaginaire républicain : la Révolution, la Commune, le Front Populaire, la Résistance… A chaque fois, un personnage hors du commun a donné chair à ces moments, par l’éclat de son verbe, la puissance de son charisme : Robespierre, Danton, Louise Michel, Clémenceau, Jaurès, Blum, De Gaulle… Le général semble bien être le dernier de cette imposante lignée. Depuis, c’est presque le vide. L’art oratoire semble en jachère. On trouve bien, ça et là, quelques redoutables tribuns, d’habiles rhéteurs et des artistes de la diatribe : Mitterrand, bien sûr (talent absolu), mais aussi, dans un temps plus récent, Mélenchon (formidable dans la harangue), Christiane Taubira (au style remarquable) et peut-être, peut-être, peut-être… Emmanuel Macron (qu’un spécialiste qualifie « d’orateur en puissance »). Les autres ? Ils parlent, parlent, parlent beaucoup, puisque la démocratie hyper médiatisée qui est la nôtre aujourd’hui, leur tend sans relâche caméras et micros… Notre vie publique n’a jamais été aussi bavarde. Mais, comme tout cela manque singulièrement de brio, disons-le tout net : ces bavardeurs des temps modernes nous captivent rarement et, le plus souvent, ils nous emmerdent.

Pourquoi ce crépuscule des orateurs ? En 1902, une réforme de l’enseignement (déjà !) délaisse les cours de rhétorique et d’art oratoire. Commence alors au lycée le règne de l’écrit (Ah ! les maudites dissertations) et des matières scientifiques. De plus, l’avènement des nouveaux modes de communications et leurs outils auxiliaires (l’omniprésent PowerPoint) formatent et stérilisent les discours. 
Pourtant, on assiste à une timide renaissance de la discipline oratoire. Cent vingt ans après la réforme de 1902, avec le « grand oral » du bac, la rhétorique fait son retour dans l’enseignement. Les grandes écoles ne sont pas en reste qui multiplient les concours d’éloquences. L’objectif est d’acquérir cette  capacité à persuader, décisive pour affronter un oral de concours, un entretien d’embauche ou un public.
Je livre à ces apprentis tribuns, en quête des nouvelles éloquences, trois expériences édifiantes, trois belles réussites d’orateurs. Elles sont le fruit de personnages qu’a priori tout oppose : l’époque, la stature, le prestige, les circonstances, les convictions… 
La première de ces expériences est la plus étonnante, car elle vient du plus glorieux – mais aussi du plus hautain – de ces trois personnages : le général de Gaulle qui fit, en la circonstance, preuve d’une humilité inattendue.  Le 13 juin 1958, il prononce ce qui sera la première allocution radio-télévisée d’un homme politique français. Il demande à Marcel Bleustein-Blanchet (1) ce qu’il en pense. Celui-ci lui répond tout à trac : « Très mauvais ! » Pour calmer l’ire évidente du général – œil noir, port droit et figé – son contradicteur s’empresse d’expliquer sa position : « Mon général, vous avez peut-être cru parler à trois millions de Français. Pas du tout. Vous vous adressiez à un million de fois trois Français. La télévision, c’est un cercle familial. Avec elle, on pénètre au domicile des gens. Eh bien ! mon général, on n’entre pas chez les gens avec son képi sur la tête, ni avec ses lunettes sur le nez et en lisant son texte, quand on s’appelle le général de Gaulle. » Le fondateur de la Cinquième République vient de prendre sa première leçon de communication politique. Il en fera grand profit. Le 27 juin suivant, dans une nouvelle allocution télévisée, on le voit transformé : regard fixé sur la caméra, il s’adresse aux Français les yeux dans les yeux, sans lunettes et sans notes.
La deuxième expérience est la plus troublante. Janvier 1995 : François  Mitterrand, marqué par la maladie, livre son testament politique pour l’Europe. Giovanni Spadolini (2), témoigne : « Quand Mitterrand entre dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe, il s’avance comme un souverain. (...) Il n’a aucun papier en main. Il regarde, sourit, soupèse. Un aide de camp lui tend quelques feuillets qu’il dépose avec détachement sur le pupitre. Tout est écrit : et pourtant tout, ou presque, semble improvisé. Le jeu flûté des basses et des aigus sert à capter l’attention. Quelques suspensions un peu plus prolongées. Quelques effets à peine appuyés. Le silence de la salle est impressionnant ». Ce discours est dit comme une confidence.
La plus aboutie de ces trois expériences – et la plus poignante peut-être – est l’œuvre du cadet présidentiel. Le 21 janvier 2020, dans son hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron oublie – enfin ! – qu’il est écrivain. D’une concision inhabituelle (quinze minutes à peine), il nous livre un petit bijou d’art oratoire. Multipliant des apostrophes à l’absent « …parce qu’en France, professeur, les Lumières ne s’éteignent jamais… », il retrouve les accents d’André Malraux (l’emphase en moins, et c’est tant mieux) qui de sa voix chevrotante interpellait Jean Moulin pour son entrée au Panthéon. 
Dans ces trois « moments suspendus », l’acteur à tordu le cou à l’auteur. L’écrit est « littéralement » mis de côté. Seul reste l’oral dans sa nudité. Illustration du « paradoxe de l’orateur » : le bon peut sauver un texte médiocre, mais le mauvais, à coup sûr, rendra le meilleur des textes inaudible. Voilà la leçon : « Peu importe que votre discours soit bon ou mauvais, l’important c’est qu’il soit vrai. Incarné. Habité. » 


(1) Patron de l’agence Publicis
(2) Ancien président du Conseil des ministres italien

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