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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Bref éloge des mots crus

Précision liminaire à l’attention des vigoureux disciples d’Éros : Non ! Les mots crus dont il est question dans le titre de cette chronique, ne sont pas ceux que l’on se murmure sous la couette. Il s’agit des mots qui recueillent notre assentiment pour dire nos doutes, nos convictions, nos hésitations, nos certitudes. Certains nous rassurent, d’autres nous inquiètent ou nous illusionnent, mais leur fonction essentielle, c’est de nous aider, tout simplement, à interpréter le monde et ses agitations. Parfois je m’étonne en m’écoutant parler : j’utilise des termes qui ne font pas partie de mon vocabulaire coutumier ; ils sont de simples emprunts au théâtre médiatique dont je suis le spectateur, bien souvent, complaisant.
Alors, pour tenter d’y voir clair, j’ai décidé de jouer un temps (deux semaines exactement) à une sorte de jeu de piste. Durant cette période, j’ai suivi, sur les chaînes d’information continue, carnet et crayon à la main, les débats, les tables-rondes, les entretiens. J’ai noté méticuleusement les mots et des locutions qui font désormais (consciemment ou pas) partie de mes discours. Résultat : une récolte abondante, excitante parfois et de temps en temps, consternante. Il fallait bien tenter de faire un tri.

J’ai mis d’emblée dans une case à part ces « gros mots » de l’économie qui reviennent de loin et que je croyais oubliés. Mais la crise sanitaire et le retour tonitruant de l’État-providence et son « Quoi qu’il en coûte » macronien leur donne une actualité singulière, maintenant que s’annonce la sortie de crise. Ainsi, on retrouve l’allusion à « la planche à billet », à « la trappe à liquidités », au « passager clandestin », au « prêteur en dernier ressort ». Dans la catégorie que Pierre Merle nomme avec pertinence – et impertinence  « Les mots à la con »*, on trouve les mots dont on n’a pas besoin. Généralement vides de sens, on les emploie à tout-va car leur contenu flou et vague fait aisément consensus : « A défaut de savoir ce que l’on dit, on est sûr de dire la même chose ». Avec eux, on constate que les élèves sont devenus des « apprenants », leurs professeurs des « sachants », que le florilège se transforme en « best of », l’esprit maison (belle qualité) en « corporate », que les monuments, cimetières, maisons sont tous des « lieux de mémoire »…

Vient ensuite le manège des emplois fautifs et la délicate recherche du « mot juste » souvent soumis à l’attraction paronymique** (éminent/imminent, effraction/infraction, collision/collusion, conjoncture/conjecture…). La case des mots et tournures que j’emploie inconsciemment est bien garnie. Les linguistes, dans leur langage pédantesque, les qualifient de « tics phasiques ». Comme les mots de simple politesse (les Bonjour, Bonsoir, Au revoir, Ça va ?...), leur fonction n’est pas de délivrer un message, mais de simplement maintenir un contact avec l’interlocuteur. Ils viennent mécaniquement à la bouche. Leur périmètre s’est toutefois élargi avec l’influence des messages de prévention sanitaire sans cesse répétés. C’est avec une belle spontanéité que je dis maintenant « bon courage » à la moindre infirmière qui passe, et les exemples de cette nature abondent.

Et puis, il y a la foule des mots « l’air du temps », ces mots qu’apporte et parfois remporte le vent de la mode et de l’actualité. Mes deux semaines d’audition attentive des plateaux télé m’ont démontré à quel point j’étais sollicité continûment par des termes qui me posaient des énigmes. J’ai le sentiment que ce qui fait leur valeur, c’est leur fréquence et leur obscurité. Ils se réfèrent à l’envi aux terminologies spéciales des mathématiques, de la sociologie, de la médecine, du monde des affaires, de la philosophie ou du spectacle. Leur répétition dans le discours médiatique fait qu’ils s’installent dans l’inconscient comme des coucous encombrants. Ils parasitent notre vocabulaire et paralysent notre pensée. Le risque est grand, au terme de cette récolte de mots, de verser dans l’ornière de la crédulité ou celle de la cuistrerie.

La crédulité c’est prendre pour argent comptant des informations, même si elles sont contre intuitives. La plupart des croyances qui nous sont transmises par les rumeurs, les médias d’informations... sont soumises à deux filtres mentaux : l'un cognitif, l'autre émotionnel. Le cognitif (autrement dit, le « sens critique ») cherche à établir si  cette information est crédible au regard de notre expérience et de notre culture. L’émotionnel, en revanche, obéit à la pente naturelle qui nous fait privilégier les informations qui confortent nos préjugés, nos idées reçues, ... Cavanna, dans sa lettre ouverte aux culs-bénits, l’illustre : « Dans les périodes d'inquiétude générale, l'animal humain perd les pédales, rejette – plus encore qu'à l’accoutumée – les arguments de sa raison et plonge à corps perdu dans les tentations de l'irrationnel rassurant et exaltant. La crédulité s'engraisse sur le désarroi comme la mouche verte sur la charogne. »

La cuistrerie, quant à elle, commande, puisque qu’on a des mots pour le dire, de donner un avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas de compétence avérée. Le physicien Étienne Klein, s’amuse, lors d’un débat télévisé, à dénoncer cette tendance  d’un nom terriblement tarabiscoté : l’ultracrépidarianisme. Dérivé de la locution latine Sutor, ne supra crepidam, ce mot signifie littéralement : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure. » Autrement dit : « À chacun son métier, les vaches seront bien gardées ».

* Collection Mots & Cie

** Les paronymes sont des mots voisins par la forme mais différents par le sens

 

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