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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'arbre fantôme et la jeune pécheresse


C’était un temps (l’aube des années 50) et un lieu (l’arrière campagne girondine, celle des pins et des vignes) où la révolution des mœurs n’avait pas encore exhalé son souffle brûlant. Les exigeantes règles de vie des grandes familles du canton, la tyrannie morale qui dictait les comportements les relations entre les habitants, les obligations religieuses… tout cela formait une société corsetée et bloquée dans laquelle la moindre incartade prenait un parfum de scandale et préludait à des exclusions et des bannissements.
C’est ce qui aurait dû se passer avec Bertille…
A cette époque, Bertille était une pétulante jeune fille de quinze ans, cadette du plus grand propriétaire terrien de l’endroit : homme dur, inflexible, soucieux en toute circonstance de la réputation de sa famille. Pour s’assurer de la bonne éducation morale de sa fille, il l’avait mise en pension dans une école catholique tenue par des sœurs en cornette. Inflexibles elles aussi. Sachant sa fille à l’abri des mauvaises influences, le père de Bertille était donc tranquille et il formait secrètement le projet de l’unir au fils du conseiller général du canton, notaire de son état. Ça serait certainement un très grand mariage avec une cérémonie qui marquerait durablement les esprits.
Or, voici ce qui advint…
Depuis quelque temps, Bertille sentait bien que d’étranges émois lui titillaient et le corps et l’âme – sans doute la conséquence des romans d’amour qu’elle lisait en cachette. Le soir des feux de la Saint-Jean, son père l’autorisa à se rendre à la fête. Tous les jeunes du village étaient là ; d’autres étaient venus de la ville. On dansa beaucoup, on fit des farandoles et, lorsque le feu traditionnel fut allumé au milieu de la place, les plus intrépides des garçons, entreprirent de sauter par-dessus. Bertille en remarqua immédiatement un qu’elle ne connaissait pas – un grand gaillard aux cheveux roux et aux yeux de braise – qui sautait plus haut et plus loin que tous les autres. A chacun de ses sauts, elle applaudissait, riait et poussait de grands cris de joie. Au bout d’un moment, le rouquin s’aperçut de l’enthousiasme de la jeune fille. Il lui sourit et Bertille, flattée, tendit les bras vers lui, dans un geste qui semblait une invitation.  Plus tard dans la soirée, alors que les esprits commençaient à se calmer, le garçon sauteur, accompagné de deux de ses copains,  vint retrouver Bertille. Il avait avec lui deux bouteilles de vin blanc doux qu’ils burent, tous quatre, a grandes lampées. Bertille ne se rendit compte de rien : la tête lui tournait ; elle ne réagit pas quand les trois garçons l’entrainèrent dans un fourré. Lorsqu’ils furent à l’abri des regards, les trois farauds, à tour de rôle, fourragèrent d’abondance la jeunette et l’abandonnèrent là, pantelante, une fois leur forfait commis.
Trois mois plus tard, après les vacances scolaires d’été, Bertille reprit le chemin du pensionnat. Un trouble inconnu l’habitait…
De toutes les sœurs qui surveillaient les études et les salles de classe, sœur Alice était la plus effacée. Avec sa silhouette courbée et son éternel manteau de laine noir qui la dissimulait du cou jusqu’au talon, elle traversait la cour comme une vieille corneille et personne ne prenait garde à elle. Juste quelques médiocres moqueries par-ci par-là. C’est pourtant de cette bonne femme minuscule et rabougrie que vint le salut de Bertille.
Un soir, dans l’escalier qui mène au dortoir, elle prit la jeune fille à part et lui dit :
– Toi ma petite, tu as fait une bêtise… et une grosse !
Bertille la regarda d’un air étonné, pris sa tête entre ses mains, et sans l’avoir vraiment décidé, s’entendit lui répondre calmement :
– Comment, ma sœur, avez-vous deviné ?
– C’est l’accumulation de petits détails qui ont attiré mon attention : tes robes devenues flottantes, des tâches sur les joues que tu n’avais pas, des chevilles qui enflent et ce malaise que tu as fait ce matin en salle d’étude… Tous ces « presque-rien » pour ceux qui, comme moi, sont attentif aux autres désignent une femme enceinte. Raconte-moi…
Ce simple mot « enceinte » produisit une déflagration dans la tête de Bertille. Elle avait enfoui au fond de sa conscience la terrible soirée de la Saint-Jean et, voilà que, par la puissance du seul mot « enceinte » toutes les images du viol la submergeaient comme une vague géante :
– Mon Dieu, ma sœur, mais c’est horrible, qu’est-ce que je vais devenir ?
– Écoute Bertille, pour l’instant cette affaire doit demeurer un secret entre toi et moi. Surtout ne dis rien à personne… Si ton père avait vent de ton état, il te renierait tout aussitôt et te chasserait de sa maison… ça serait catastrophique. Il nous faut du temps pour trouver une solution… Viens me voir dans mon bureau dimanche matin, je préviens tes parents que tu ne rentreras pas chez eux ce week-end.
Sœur Alice fut, au temps de sa jeunesse, l’amie intime de Julia, la grand-mère maternelle de Bertille. Une belle complicité les unit encore car elles connaissent les mystères de leurs histoires respectives. C’est au nom de cette vieille et fidèle amitié qu’Alice confia à Julia les embarras de Bertille. Elle pouvait le faire sans crainte : Julia avait, au même âge que Bertille, vécu la même douloureuse expérience. Un bel enfant en était né, qui fut confié dans le plus grand secret à une famille de la ville. Et cela, personne, sauf Alice, ne le savait : la grossesse, la naissance et l’adoption étant passées inaperçues. Remarquable aveuglement des grandes familles de la bourgeoisie terrienne.
Fort opportunément, Julia, venait de perdre son vieux mari. Elle prétexta que sa solitude de nouvelle veuve lui était insupportable et que la compagnie de quelqu’un, pendant les rudes mois d’automne et d’hiver à venir lui serait un grand réconfort. Elle suggéra au père et à la mère de Bertille que la jeune fille, qu’elle avait en estime, vienne la rejoindre durant cette période.
Bertille passa donc le reste de sa grossesse, à l’abri des regards en toute quiétude, dans la propriété de sa grand-mère sur les bords de Garonne. Mamie Julia avait même trouvé, avec l’aide active de sœur Alice, une famille qui adopterait, ni vu, ni connu, l’enfant dès sa naissance. Mais, l’enfant ne naquit jamais…
Un matin froid de décembre, bien avant le terme, Bertille perdit les eaux. Elle resta toute la matinée dans son lit à gigoter et à gémir sous la surveillance de Julia et d’Alice qui était venue, précisément ce jour-là, en visite. A midi, Bertille poussa soudain un grand cri, puis elle expulsa d’un coup un minuscule corps gluant. C’était un garçon, bien formé en apparence, mais il était mort-né.
Que fallait-il faire de cette petite chose. Le jeter ? Insupportable idée. L’enterrer ? Mais où ? Sœur Alice se souvint alors d’une de ses lectures du temps de son noviciat et qu’elle était en recherche de nouvelles spiritualités. Ce livre parlait du pays Toraja et évoquait une fascinante coutume des peuples de cette région d’Indonésie. Lorsque meurt un enfant, les Toraja confient le corps du bébé au tronc d’un arbre dans lequel ils ont creusé un trou. L’arbre lentement se referme et, poursuivant sa croissance, conduit l’enfant vers le sommet. « Cette vie qui digère la mort, c’est ça que je veux pour mon enfant ! » murmura Bertille.
Dans le fond du parc, tout près de l’enclos du jardin, il y avait un platane qui produisait aux jours chauds de l’été une ombre bienfaisante. Il avait, sur sa face donnant au levant, un petit creux dans le tronc. Les trois femmes l’agrandirent, le nettoyèrent méticuleusement et, après l’avoir troussé dans un beau drap blanc, y déposèrent le corps de l’enfant mort. Après l’avoir béni, sœur Alice alla chercher une plaque de fer qu’elle cloua sur l’arbre pour fermer le trou et mettre ainsi l’enfant à l’abri des charognards.
Avec le temps, l’arbre a développé autour de la plaque une grosse loupe ronde qui lui donne, lorsqu’on le regarde, une émouvante silhouette de femme enceinte.
 

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