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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le traversin mouillé de larmes

P’tit Louis avait sa « Folcoche ». Une Folcoche rien qu’à lui, moins revêche que celle de « Brasse-Bouillon » * , mais tout aussi perverse, sèche et autoritaire. Pas une journée – pas une seule journée, lui dit sa mémoire d’enfant ! – ne s’est passée sans qu’il n’ait son compte de brimades, d’agaceries et d’humiliations. Pour Folcoche, c’était certain, P’tit Louis était l’enfant non désiré, l’enfant de trop, l’encombrant, le superfétatoire, le désastreux accident de plumard… Où caler un brin d’affection maternelle dans ce climat de morosité chronique ? Pas beaucoup d’affection fraternelle non plus, car l’ainé de la famille, un garçon rustre et lourdaud s’arrangeait bien d’être le chouchou de la Folcoche et, en conséquence, négligeait sans vergogne le petit dernier.
Or, manque de bol, P’tit Louis, comme la plupart des enfants du monde avait des besoins d’affection et des rêves plein la tête. Et, lorsqu’il se couchait le soir – toujours très tôt après avoir fait à genoux d’interminables prières que lui imposait Folcoche, il faisait ; dans son petit lit, isolé dans un bout de couloir, le compte des rebuffades du jour. Et lorsqu’il s’en présentait de trop cruelles, P’tit Louis pleurait. Il pleurait en silence pour ne pas attirer l’attention et sentir, sous ses joues le traversin se mouiller de larmes, lui procurait un paradoxal sentiment de plénitude. Ce traversin, inchangé depuis sa prime enfance, était devenu le confident de ses peines et de ses chagrins, comme aurait pu l’être un meilleur ami… Mais de meilleur ami, P’tit Louis n’en avait pas… A l’école, ses camarades de classe ne le comprenaient pas et, sans penser à mal, le tenaient à l’écart. Il leur semblait si différent d’eux : tous, pour leur anniversaire organisaient une fête, mais P’tit Louis n’était pas autorisé à y venir ; au retour des vacances de Noël, tous racontaient les cadeaux trouvés sous le sapin, mais P’tit Louis ne disait rien ; pour leur communion solennelle, tous avaient eu un vélo, mais P’tit Louis n’en avait pas eu…
Alors, restait le traversin qui portait, le matin, au réveil, les humidités de tous ses rêves inassouvis. Au lever, P’tit Louis avait un rituel immuable : d’une ruade, il rejetait les draps et les couvertures au pied du lit, prenait le traversin, le serrait fort contre lui, lui murmurait des choses inaudibles, et le posait sur rebord de la fenêtre qu’il tenait grand ouverte,  pour qu’il prenne l’air et le soleil. Une fois séché, P’tit Louis remettait le traversin à sa place, et refaisait soigneusement son lit. Lorsque tout était en ordre, P’tit Louis descendait, bien préparé à subir son habituelle acide journée.
Or, il advint que P’tit Louis eut un jour dix ans. Il venait de réussir son certificat d’études primaires et l’instituteur, considérant qu’il était bon élève, recommanda à Folcoche d’inscrire le gamin au collège de la ville voisine. La marâtre s’y résolut sans peine car elle voyait bien qu’elle se déferait ainsi de l’embarrassante présence de son fils. A la rentrée de septembre, elle le mit en pension. P’tit Louis se retrouva interne. Dans son baluchon de pensionnaire, il avait pris soin de glisser son confident, le traversin. Ce traversin le suivi tout le long de sa scolarité et, pour faire bonne mesure, il le prit avec lui lorsqu’il se retrouva en caserne pour faire son service militaire. Mais, à la différence des temps d’enfance, le compagnon de lit de P’tit Louis n’avait plus besoin d’être séché au vent et au soleil le matin. P’tit Louis ne pleurait plus la nuit, il était devenu un beau et grand jeune homme à qui la vie tendait enfin des bras avenants. Il lui arriva quand même de verser un soir quelques larmichettes en raison d’une péronnelle rétive qui lui avait vrillé le cœur. Le traversin, fidèle à sa fonction d’éponge des petits et gros chagrin, les absorba immédiatement. 
Un jour, beaucoup plus tard, P’tit Louis apprit par son frère ainé que sa mère, la satanée Folcoche, avait fait une méchante chute, qu’elle s’était brisé le col du fémur et qu’elle peinait à se déplacer. Très rapidement l’affaire se compliqua et il fallut se résoudre à placer la vieille femme dans un établissement spécialisé. Là, coupée de son univers familier, elle vivait isolée, esseulée et se morfondait… Pourquoi P’tit Louis s’émut-il de cette situation ? Il croyait, depuis le temps, avoir pansé toutes ses blessures d’enfance, mais quelque chose d’incertain, de souterrain, bruissait au fond de lui, comme une source qui ne veut pas se tarir. L’image de Folcoche, le visage crispé, les yeux durs, la parole sèche était étonnamment présente. De la savoir malheureuse, sans personne à qui confier ses peines, lui bouleversa l’âme. Alors, lui vint cette idée étrange : il irait rendre visite à sa mère. Il ne l’avait plus vue depuis sa sortie de l’internat : il avait alors quinze ans, et aujourd’hui il en avait trente.
Il attendit une semaine avant s’exécuter, le temps nécessaire selon lui pour s’assurer de la solidité de sa décision. Lorsqu’il entra dans la chambre de Folcoche, la vieille lui jeta un regard étonné, comme si elle ne comprenait pas qui était là… Il y eut un long silence, puis Folcoche, d’une voix anormalement douce, dit : « C’est toi P’tit Louis ? » et P’tit Louis répondit dans un murmure : « Oui, c’est moi maman… » Ce simple mot « maman » était venu spontanément dans sa bouche alors qu’il ne l’avait presque jamais prononcé auparavant. Enfant, il ne disait pas maman, il disait mère.
Ils parlèrent peu, l’émotion leur nouait la gorge. P’tit Louis promit de revenir souvent. Et c’est-ce qu’il fit. Il apportait, à chaque fois, des fleurs, du chocolat, des gâteaux… puis un jour, il posa sur le lit un paquet, maladroitement ficelé. Folcoche l’ouvrit et, lorsqu’elle aperçut le traversin, ses yeux se troublèrent et des larmes se mirent à couler… « Je le reconnais, dit-elle, c’est un immense bonheur que tu me donnes… je le prends comme un pardon et il sera désormais le compagnon de mes nuits et saura, comme il l’a fait pour toi, sécher mes larmes et calmer mes intranquilités… » Elle tendit les bras vers son fils et, pour la première fois, elle l’embrassa. Ce baiser n’en finissait pas ; troublé, P’tit Louis se sentit enfin enfant aimé. 

*   « Folcoche » et « Brasse-Bouillon » sont les personnages centraux de « Vipère au poing » d’Hervé Bazin.

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