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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les étonnements de Mister Burbble

 

August Bubble n’a jamais aimé les musiques populaires. Les ritournelles le laissent de glace ; les chansonnettes que l’on reprend en chœur l’agacent … Et quand changent les registres, que l’on joue Haendel, Mozart ou Beethoven, August se prend à bailler d’ennui. Alors, qui est cet homme que la musique indiffère ? Pour le comprendre, il faut que je vous dise l’histoire d’une de ses journées ; une histoire paradoxalement très musicienne.

Londres, 21 août… Ce petit matin pourrait sembler banal à un esprit anglais : ciel d’un vilain gris, nuages qui filent, crachin obstiné, pavés luisants… Ceux qui vont au boulot cavalent en bas à petit pas sur le trottoir… Mais ce jour qui s’annonce d’un maussade coutumier, n’est pas si ordinaire que ça. August le sait : il va passer la matinée dans son appartement. Malgré la température frisquette du jour, il a gardé sa fenêtre ouverte pour mieux guetter les bruits de la ville. Il patiente et écoute. A six heures, six heures précisément, un marteau de 200 kilos martyrise six fois les 13,7 tonnes de fonte de la grosse cloche installée au-dessus de Westminster. Big Ben vient de donner l’heure. August, qui a l’oreille absolue a reconnu la note : c’est un mi grave et puissant. Les plus petites cloches qui vont carillonner ensuite tous les quarts d'heure avec une mélodie aux tons plus aigus semblent d’impertinentes gamines qui crient et rient dans une cour de récréation.
A chaque heure, August est fidèle à ses rendez-vous du jour : accoudé à la fenêtre, il attend le gros tintement de Big Ben. Jusqu’à l’événement attendu de midi. Ce lundi 21 août, à midi pile, la grosse cloche Big Ben va arrêter de donner l'heure, comme elle le fait depuis 158 ans, au-dessus de Westminster, à Londres, pendant près de 1.460 jours. Elle va sonner douze coups, et puis c'est tout. Le but est de permettre à la tour horloge d'être rajeunie, a expliqué le Parlement britannique. La perspective de voir muselée pour rénovation la « gardienne du temps de la nation », est une pensée insupportable pour August. Alors, il décide d’adapter son programme du jour.
August aime bien son prénom. Il lui rappelle l’Auguste de la comédie clownesque qu’il a longtemps pratiquée, et ça lui va bien. Depuis qu’il est devenu vieux, August a quitté la piste et gagne sa vie en faisant la manche tous les après-midi au pied des murs de la National Gallery, avec un numéro de mime très réussi. Mais, ce 21 août après-midi, August ne mimera rien, il sera exceptionnellement musicien. Un musicien nostalgique.

Après les douze coups de midi August prend soin, avant de quitter son domicile d’enfiler son smoking Deauville, inévitable tenue de gentleman anglais en cérémonie : une veste à col châle avec un seul bouton au milieu, rehaussée d’un œillet rouge épinglé à la boutonnière droite ; un pantalon au pli bien marqué, le tout façonné dans un beau tissu noir de laine et mohair. Il y a aussi une chemise blanche à col cassé avec son nœud papillon noir ; des gants blancs et, pour couronner le tout, un chapeau haut-de-forme. En sortant de chez lui, August récupère dans la réserve de l’immeuble un imposant coffret à roulette qui est l’étui de son instrument de jeunesse, lorsqu’il travaillait comme clown au cirque : le tuba. Il prend aussi un vieux poste de radio qui va lui servir d’assise et dans lequel il a bidouillé un mystérieux mécanisme dont il va se servir tout à l’heure. Une fois arrivé à son emplacement, à la National Gallery, August pose le poste de radio sur le trottoir, calé contre le mur, et dispose, trois mètres devant, un petit chapeau mou qui servira de sébile. Tout est en place, August s’installe. Il regarde sa montre à gousset : il est bientôt 13 heures.  August ouvre alors l’étui, prend son tuba à deux mains et, une fois assis sur le poste de radio, cale l’instrument sur ses genoux. Lorsque l’aiguille de sa montre indique qu’il est précisément 13 heures, August embouche l’instrument et fait sonner un bruyant et insistant mi grave qui couvre le bourdonnement de la rue. Quelques rares passants étonnés s’arrêtent,  attendant la suite. Le mi grave se prolonge, profond, vibrant et obstiné. Cette étrange et sombre mélopée monotonique produit bientôt son effet hypnotique et, peu à peu, le public se densifie. Un moment, on entend un jaillissement de Oh ! et de Ah !... Les spectateurs étonnés voient se former lentement dans le pavillon du tuba de grandes bulles de savons qui, une à une se détachent et se mettent à flotter dans l’air de Londres. Comme le soleil a timidement fait son apparition, ces bulles prennent des couleurs mouvantes d’arc-en-ciel et s’élèvent lentement. August, le clown majestueux, a mis dans son mi grave tous les élans de son âme tourmentée et fantaisiste que les bulles transportent. Et lorsqu’un d’entre elles éclate, on entend dans le public une symphonie de cris, de rires et de larmes.
Pendant les quatre ans que durera le mutisme de Big Ben, tous les après-midi de 13 heures à 18 heures, Mister Bubble fera claquer sur le trottoir londonien ses bulles d’émotion et son envoutant mi grave.
 

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