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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les fils ne savent pas...

Il y a trois jours, c’était il y a cinq ans…
J’ai laissé un court message à mes trois enfants :
« Il y a cinq ans aujourd’hui, maman est morte. J’ai apporté des fleurs pour lui dire combien elle me (nous) manque. »

Planté seul devant sa tombe, me sens vide. Déserté par l’amour, en dette d’affection, de tendresse, de bienveillance, vieil enfant perdu dans un aujourd’hui teinté aux couleurs de l’absurde…
Coïncidence ? Comment le croire… Hier soir, la télé diffuse l’adaptation théâtrale du « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen, interprétée par Patrick Timsit. Je tenais cet acteur pour un humoriste facile – bref un zozo – et j’ai vécu avec lui un bouleversement d’âme inattendu et subit… Une heure durant, j’étais lui, j’étais Cohen, j’étais ce fils en déshérence qui sait que sa mère est morte, mais qui ne peut pas le croire… Noyé d’émotion, j’ai pleuré, pleuré beaucoup et ces larmes m’étaient un miel amer…
J’ai vite retrouvé le livre de Cohen dans ma bibliothèque (je savais exactement où je l’avais mis) et en l’ouvrant, j’ai vu que j’avais souligné des phrases… Sans doute celles que j’aurais aimé savoir écrire :

̶    Chaque homme est seul et tous se fichent de nous et nos douleurs sont comme une île déserte.
̶    Quel étrange petit bonheur, triste et boitillant mais doux comme un péché ou une boisson clandestine…
̶    Raconte ta mère à leur calme manière, sifflote un peu pour croire que tout ne va pas si mal que ça, et surtout souris, n’oublie pas de sourire. Souris pour escroquer ton désespoir… Souris avec ton deuil plus haletant qu’une peur…
̶    Ô curieuses pâleurs de mes amours défuntes…
̶    Le vrai amour, tu veux que je te dise, c’est l’habitude, c’est vieillir ensemble. Tu les veux avec des petits pois ou de la tomate, les boulettes ?
̶    On l’a descendue dans un trou et elle n’a pas protesté, celle qui parlait avec tant d’animation, ses petites mains toujours en mouvement. Et maintenant, elle est silencieuse sous la terre, enfermée dans la geôle terreuse avec interdiction d’en sortir, prisonnière et muette dans sa solitude de terre, avec de la terre suffocante et si lourde inexorablement au-dessus d’elle dont les petites mains jamais plus, jamais plus ne bougeront… On a eu la gentille pensée de lui mettre dessus une lourde plaque de marbre, un presse-mort, pour être bien sûr qu’elle ne s’en ira pas.
̶    Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre, moi dans ma chambre. Moi, un peu mort parmi les vivants, toi, une peu vivante parmi les morts…
̶    Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance.
̶    Ton enfant est mort en même temps que toi. Par ta mort, me voici soudain de l’enfance à la vieillesse passé…
̶    Le terrible des morts, c’est leurs gestes de vie dans notre mémoire. Car alors, ils vivent atrocement et nous n’y comprenons plus rien…
̶    Dans mon sommeil, qui est la musique des tombes, je viens de la voir encore, belle comme en sa jeunesse, mortellement belle et lasse, si tranquille et muette…
̶    Ma mère est morte, mais je regarde la beauté des femmes. Ma mère est abandonnée dans la terre où des choses horribles se passent, mais j’aime le soleil et le cancan des petits oiseaux. Péché de vie… Péché de vie partout… Avoir de la douleur, c’est vivre, c’est en être, c’est y être encore.
̶    En somme, on s’installe dans le malheur et quelquefois on se dit qu’on n’y est pas si mal que ça, après tout…
̶    Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles.
 

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