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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Les petites vertus de la double révolution

Un long ravin profond divise cette petite bourgade de Champagne en deux mondes distincts. Il y a la cité du haut, celles des noblesses figées, et la cité du bas-fond, où grouille la vie et l’agitation populaire. Les deux cités communiquent peu, sauf au temps de la Foire des Innocents.  Durant cette période, la ville aime à se croire grande métropole puisqu’elle draine grande foule de changeurs, forains, bateleurs, badauds, bandits, aventuriers… On y vient de la France entière et, parfois, de Hollande, d’Espagne ou d’Italie. Si la vie ordinaire classe et sépare, la Foire des Innocents, elle, fusionne en son sein nobles et manants, étrangers et autochtones en un seul et même rassemblement massif porteur d’exaltation.
Les marchands de tissus, d’épices et d’objets précieux s’installent sur les places du quartier haut de la ville, et les autres, comme ils le peuvent, trouvent en vrac refuge dans le bas-fond, tout le long du ravin. 

Ce jour-là, des artistes ambulants originaires d’Occitanie posèrent leurs tréteaux dans le secteur où se trouvaient déjà des acrobates, des équilibristes, des jongleurs, des musiciens, des montreurs d'animaux, d'automates et de « phénomènes ». Plus loin, dans le coin sulfureux des charlatans et des arracheurs de dents, il n’y avait que cris, rixes et chamailleries. Le troubadour Arnaud qui faisait partie de la troupe occitane était dubitatif. Comment, dans un tel vacarme pouvait-il faire entendre sa voix, dire la fin’ amor   qui est sa raison d’être et le fait chanter ? Il s’assit sur le bord de l’estrade et, sans conviction, gratta quelques accords sur son luth et balayant des yeux la foule qui défilait devant lui.

Dame Aude, était dans cette foule. En compagnie de sa servante, Isabeau, elle parcourait de long en large la foire, s’amusant du chaos de la fête et jouissant par avance de toutes les transgressions possibles. En passant près des tréteaux des comédiens, elle entendit des notes aigrelettes qui semblaient le chant plaintif et discret d’un oiseau apeuré. Elle vit le musicien qui jouait et le regarda longuement car elle trouvait bel homme. Comme Isabeau la tirait par la manche pour aller un peu plus loin voir un cracheur de feu qui enthousiasmait son public, Aude lui dit : « Non, Isabeau, on reste encore ici… Je veux cet homme… Va le voir et demande lui de me rejoindre ce soir, quand sonnera l’Angélus, dans la chambre haute du donjon. »
Isabeau s’exécuta et murmura quelques mots à l’oreille d’Arnaud. Celui-ci, tout aussitôt, chercha du regard la femme qui était la cause d’une telle requête. Et comme Aude lui faisait un grand sourire, il la remarqua très vite.
Alors, il se redressa et se mit debout sur la scène. D’une voix forte et claire, il entonna un très beau chant en langue d’oc :

Tant m'abelis vòstre cortés demand
Qu'ieu non me puesc ni volh a vos cobrir
Ieu sui Arnaud, que plora e vau cantant
Consiros vei la passada folor
E vei jaussent lo joi qu'espere denant

– Que dit-il ? demanda Aude à Isabeau. Moi, je n’entends rien à cette langue-là. Toi qui viens de ces régions du sud, peux-tu m’éclairer ?
– Oui, dame Aude, j’ai compris, et s’il faut vous le traduire, le poème que chante cet homme dit à peu près ceci :

Tant m'agrée votre courtoise question
 Que je ne puis, ni ne veux me cacher à vos yeux. 
Je suis Arnaud, qui pleure et vais chantant. 
Je vois avec chagrin ma folie passée 
Et je me réjouis en voyant devant moi la joie que j'attends.

– C’est émouvant, c’est très émouvant, dit Aude. Va confirmer à ce bel Arnaud qu’il vienne sans faute me rejoindre au moment de l’Angélus. Plus tard, il sera trop tard, car mon mari certainement sera de retour au château.
Au dernier coup de l’Angélus, Arnaud franchit la porte de la chambre de dame Aude. Pour se prémunir des représailles terribles que son mari jaloux ne manquerait pas d’exercer s’il découvrait le cocufiage, Aude avait demandé à sa servante de s’installer sur le chemin de ronde, en haut du donjon, et de guetter, à l’horizon, l’arrivée du mari.
Les deux amants purent ainsi célébrer en toute quiétude la fête des sens et en tirer, tous deux, grande jouissance. Quand Isabeau, vint enfin troubler leurs ébats, les deux femmes s’amusèrent à paraphraser ironiquement l’adjuration de Barbe-Bleue, le conte de Perrault :
– Isabeau, mon Isabeau, ne vois-tu rien venir ?
– Je ne vois rien, dame Aude, que le soleil qui poudroie, l’herbe qui verdoie et le mari qui rentroie !
Ainsi prévenue Aude savait que l’arrivée de son mari n’était pas un grand danger car elle connaissait les caractéristiques de l’escalier central du donjon. Il avait été construit sur le modèle de l’escalier à double révolution du château de Chambord *   (la famille du mari d’Aude avait des prétentions de grandeur et cherchait ses modèles très haut). C’est ainsi que sachant que le mari montait par la rampe droite, elle fit descendre son amant par la rampe gauche et les deux hommes ne se croisèrent pas.
Et l’affaire se reproduisit dès le lendemain et se prolongea tous les soirs jusqu’à la fin de la Fête des Innoncents, car dame Aude, femme au cœur insatiable,  put ainsi, en toute impunité violer les règles et les mœurs comme cela se fait, rituellement, les temps de fête. 

*   Le château de Chambord présente un escalier aussi remarquable par son ordonnance que par sa position dans l’édifice. Il est construit en plein centre du donjon, à la croisée de quatre vastes salles. Il se compose de deux rampes jumelles hélicoïdales s’enroulant l’une au-dessus de l’autre autour d’un noyau creux et ajouré. Cet escalier dit « à double révolution » dessert les étages principaux de l’édifice, jusqu’aux terrasses sommitales où il est surmonté par la plus haute tour du château, la tour-lanterne.

Il exerce depuis le XVIe siècle la même fascination sur les visiteurs du château, d’une part pour la prouesse architecturale qu’il représente, d’autre part pour la mise en scène qu’il induit. En effet, deux personnes empruntant chacune l’une des rampes s’aperçoivent par les fenêtres aménagées dans le noyau mais ne se rencontrent jamais. Un jeu dont se régalent toujours les touristes, à l’instar des hôtes du château au cours des siècles.
 

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