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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'archer de l'éternité

Moi qui suis un beffroi, est-il utile de préciser que j’ai le goût du temps, avec ma grosse horloge accrochée tout en haut. Avec elle, je note avec la précision dont elle est capable, les dates, anniversaires et autres moments clés de ma propre histoire, de l’histoire de ceux qui m’entourent et celle de la cité... Rien que ça ! Quand survient un événement faste, mes cloches sonnent à toute volée livrant au vent une farandole de tintements qui s’entendent jusqu’aux hameaux les plus lointains. Quand il y a un deuil, je donne, avec toute la tristesse requise, un long glas. Et quand surviennent, comme ce fut hélas le cas plusieurs fois dans ce siècle, des dangers et des guerres, mon tocsin alarme et alerte avec ostentation la population. Et, en plus, je sonne les heures. Toutes les heures, ou presque. Car des heures, il va en manquer une dans mon récit et ce fut pour moi une grande souffrance. Pour que tout cela soit crédible, il faut que je vous dise que je ne suis pas seulement horloge, mais que je suis aussi, comme il arrive fréquemment en ces pays de Flandres, carillon et, qui plus est, carillon à carrousel. Cette caractéristique mérite description. Voilà…

Mon carillon est logé à mi-hauteur de la tour dans un oriel qui donne sur la place. Chaque heure sonnée par ma grande horloge déclenche automatique un tintinnabulement des 32 clochettes qui donne une petite mélodie aigrelette et charmante. Mais, ce n’est pas tout… En même temps que commence la musique, apparaissent sur le balcon des automates qui défilent en rang d’oignon. Il y en a autant que de clochettes. Le manège commence par  quelques chevaliers en armures, armés de lances, chacun avec ses hérauts d’armes, trompettes et écuyers. Viennent ensuite des Maures, des animaux chimériques, des femmes en habit de cour suivis de la figuration du roi et de la reine en majesté. Le défilé se clos avec l’apparition d’un imposant archer qui, contrairement aux autres personnages qui sont de profil, est présenté de face. Il est d’une taille bien plus grande. Son visage, très expressif, semble regarder la ville et il tient dans sa main gauche un arc qu’il bande, d’un geste mécanique. Une flèche, bien visible, est glissée dans le carquois posé à ses côtés, mais l’archer l’ignore. Il reste là, immobile, inquiétant avec son regard vide, le temps que la musique se termine et que les clochettes cessent de vibrer. Puis le carrousel reprend lentement sa rotation et les automates disparaissent l’un après l’autre dans le cœur de l’oriel jusqu’à l’heure suivante.

De l’autre côté de la place, en face du beffroi, il y a une petite maison, une sorte de benoîterie, que l’on pourrait croire, à première vue abandonnée. Le jardin qui l’entoure est dévoré par une verdure désordonnée, débordant de tous côtés en un fourré épais. Le lierre, de vieux rosiers grimpants s’insinuent par petites touches dans les moindres anfractuosités des murs. La fenêtre de la façade, a des volets branlants qui ne sont jamais fermés car la vieille femme qui vit là veut, à chaque heure du jour ou de la nuit, en plein soleil ou au clair de la lune, pouvoir regarder le manège du carrousel. Quand il fait nuit noire, et qu’elle ne peut le voir, elle l’imagine en guettant, oreille tendue, tous les petits bruits familiers de la mécanique. Elle sait reconnaître le moment où l’archer disparait et, alors, soulagée, elle va se reposer pendant une heure.
Cette obsession semble un grand mystère aux étrangers qui passent et qui ne savent pas les crédulités locales. Car, ici, beaucoup d’habitants, comme notre vieille dame de la benoîterie, croient, dur comme fer, que l’archer du beffroi avec son arc bandé signe, le moment venu, l’heure de la mort.
« Il n’a qu’une flèche, prédit la vieille, mais s’il la tire, ça sera la dernière ! Alors, bonjour l’éternité. »
Un matin de printemps, les badauds eurent la surprise de constater que dans le carquois de l’archer, il n’y avait plus de flèche. On s’inquiéta, on chercha, et le curé de la paroisse eut subitement un pressentiment. Il alla frapper à la porte de la vieille. Seul le silence lui répondit. Il força alors le loquet et se mit en devoir d’inspecter toutes les pièces. En arrivant dans la chambrette du haut, celle dont la fenêtre aux volets toujours ouverts donne sur le beffroi, le curé blêmit et fit convulsivement plusieurs signes de croix. Sur un fauteuil, l’air serein et reposé, gisait la vieille, la flèche de l’archer profondément fichée dans la poitrine.
 

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