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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'auto(im)mobile

La C4 Citroën noire de 1938 est une bien jolie voiture. Fière. Solide. Capricieuse aussi. Elle ne supporte pas qu’on lui parle mal et, lorsque ça arrive, elle a tôt fait de rechigner à faire tout ce qu’on lui demande de faire. Elle devient alors voiture rétive et il lui prend parfois l’envie de se venger. Et elle le fait. Je le sais. Je l’ai vu.
J’étais tout petit garçon à l’époque et nul ne prenait garde à moi. On me laissait dans mon coin, en me disant, de temps en temps, d’un air hautain et agacé : « Joue pitchoun et, surtout, fous nous la paix, on n’a pas le temps de s’occuper de toi… » Il faut dire que les grandes personnes de la ferme avaient tant de choses très importantes à faire. Alors, un jour, il advint que le maître de maison déclara péremptoirement : « il faut que je file fissa fissa au marché de Sauvade car je ne peux pas me permettre d’être en retard… Joseph, le maquignon, me doit de l’argent des ventes du mois dernier, et il m’a donné rendez-vous au bistrot à neuf heures. J’ai pas intérêt à lambiner. Je vais lui faire chauffer les pistons à cette foutue bagnole ! »
Sauvade est le chef-lieu du canton. Il s’y tient tous les deuxièmes jeudis du mois un marché au bétail que le maître de maison ne raterait sous aucun prétexte, même s’il n’a rien à y faire.

Vexée de s’être entendue traitée de « foutue bagnole », la C4 refusa obstinément de démarrer. Elle toussotait un peu lorsque le maître tournait la manivelle, puis elle se mettait à hoqueter, émettait deux, trois grognements semblables à des râles de mourant, et enfin se taisait. Le maître qui n’était pas de nature à se laisser dominer par « une mécanique de merdre » (sic) s’acharna. Dix fois, vingt fois, il tourna la manivelle pour lancer le moteur, chaque fois de plus en plus violemment, et la C4, tout aussi acharnée que lui, ne lui rendait que toussotements et grognements, suivis inévitablement d’un long temps de silence. Comme le maître était homme de raison ; il tenta de comprendre d’où pouvait venir ce caprice automobile. Il ouvrit le capot, tomba la veste de son costume des jours de marché, et, bras de chemise retroussés, il examina, avec une minutie de couturière, la delco, le carburateur, le filtre du réservoir, la pompe, les bougies, les contacts de la batterie, les courroies et tutti quanti… Après avoir nettoyé tout ça avec un chiffon mouillé d’essence et débarrassé le moteur  les quelques formations de cambouis qui trainaient çà et là, le maître referma le capot, enclencha le stater, et, après s’être assuré, en un léger mouvement, que le vilebrequin était sous pression, il donna un grand coup de manivelle. Échec… Échec total ! Il n’y eut que des grognements désespérants, des hoquets pathétiques et la C4, avec ses phares chromés, pareils à des yeux tout ronds, semblait s’amuser à faire bisquer le maître. Lorsque celui-ci, consultant sa montre à gousset, se rendit compte que son rendez-vous avec le maquignon et ses promesses d’argent frais, n’aurait pas lieu, il entra progressivement, mais méthodiquement dans une grosse, très grosse colère que rien ne pouvait calmer. Il jurait, enrageait, fulminait, maudissait, apostrophait tous les invisibles ingénieurs de la marque Citroën qui ne savaient concevoir que de très médiocres voitures. Comme il était devenu tout rouge, sa femme s’inquiéta un peu. Elle lui dit, d’un ton qu’elle voulait doux et rassurant : « Calme-toi, calme-toi, mon mari, ce n’est pas en gueulant que tu vas la faire démarrer cette vieille cascarre… essaye, essaye une fois encore, et tu vas voir, le moteur va enfin ronfler… Vas-y ! »

Et ce fut la catastrophe. Le maître, à moitié convaincu par les propos lénifiants de sa femme, mais toujours inondé par une sourde rage, s’approcha de la C4, comme un guerrier qui toise son ennemi. Buste haut, tête dressée, béret réajusté, fort sur ses jambes, pieds bien vissés au sol, il fit face à la C4. Il la défia en fixant d’un regard froid ses gros yeux de métal chromé et lui dit : « Toi, ma putain de grosse guimbarde, tu es trop vieille et tu ne vaux plus rien maintenant… On ne peut plus te faire confiance. Alors tiens-le-toi pour dit : si tu ne démarre pas d’un coup cette fois-ci, ton sort est jeté : tu auras fait ton temps à la ferme et le ferrailleur fera son profit de tes tôles antiques et de tes boulons usés… Tu as compris ? C’est ta dernière chance… Je vais te foutre encore un sacré coup de manivelle dans tes pistons et tu as intérêt à te mettre à ronfler tout de go… J’y vais… »

Spectateur attentif de la scène, je sentais que la C4 ruminait quelque chose : Les propos du maître l’avaient sans doute humiliée – elle trop vieille ! – et la perspective de la casse lui était certainement insupportable. Alors, elle se vengea. Le maître se pencha et prit le manche de la manivelle à pleine main. Sa détermination était impressionnante et je pensais in petto en le voyant : « ça va être sanglant ! ». Je ne me trompai pas : d’un violent mouvement des deux bras, le maître fit d’un coup trois tours de manivelle. Il n’en fit pas plus car, par une réaction sèche et rapide, la manivelle de la C4 fit un retour qui brisa net le poignet du maître. Et la voiture goguenarde, se mit alors doucement à ronronner.

Le destin voulut que la blessure du maître fût suffisamment sévère que plus jamais, il ne put prendre le volant d’une voiture. Comme sa femme ne savait pas conduire et que moi, j’étais trop jeune pour apprendre, la C4 fut garée sous un hangar derrière la ferme. Depuis plus de dix ans, elle est là, inutile, immobile, nostalgique,  portant la mémoire des heures de gloire que connurent ses consœurs Citroën dans les belles aventures des croisières banche, jaune et noire du début du siècle tout autour du monde.
 

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