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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'étang qui comptait ses trésors

C’était un temps et un lieu où régnait le Sturm und Drang (1) , cette melancholia mortifère qui affectait la conscience et l’âme des jeunes gens en quête d’idéal romantique. Abreuvés à la source des Souffrances du jeune Werther (2) , ils ne voyaient comme issue à la finitude de leur destin et à l’incomplétude de leurs passions tristes que le plaisir doux-amer du suicide. Pour imiter Werther, les garçons donnaient volontiers du pistolet. Les filles, quant à elles, se livraient à la noyade.
Les lieux qui sont le plus à même de donner du sublime à ces vallalah (3)  sont les vallées embrumées, les forêts sombres, les ruines d'abbayes médiévales… Dans l’histoire d’Etty, une clairière ouverte au cœur de l’épaisse forêt située à l’orée de la ville est le théâtre élu de ce suprême voyage qui va la conduire de la lumière de la vie subie à l’ombre de la mort choisie. 

Etty est une frêle jeune fille qui paraît bien timide et fragile du haut de ses dix-huit ans. Sa vie aurait dû être sans accrocs dans le milieu protégé, arrogant et cadenassé qu’était sa famille. Mais ses brèves incartades adolescentes, aussitôt révélées, furent durement réprimées. Sa manie d’écrire des poèmes enflammés provoquaient les railleries blessantes de ses frères. Etty souffrait en silence et se réfugiait dans d’interminables rêveries d’amour dont l’objet unique était Johan, son ami d’enfance. Mais son père, mis au courant de cette inclination, prononça un interdit catégorique, absolu et immédiat. Quelques temps après, Etty apprit, par hasard, que Johan s’était fiancé. Elle pleura beaucoup ; pour la consoler, un oncle très influent la viola en toute impunité. Écrasée par tant de douleurs et d’incompréhensions accumulées, Etty trouva dans la lecture de Goethe, de Schiller, de Novalis et d’Hoffmann la solution pour être, enfin, maitresse de son destin.
Un matin de printemps, soleil clair et chaleur douce, elle partit seule dans la forêt. Non loin de la clairière il y a avait un étang aux eaux glauques que l’on nommait l’étang des consolations car il servait de dernier asile aux désespérés.
Avant de sortit de chez elle, Etty avait réuni quelques-uns de ses plus beaux poèmes, les plus ardentes lettres d’amour de Johan et une bague qu’il lui avait offerte en gage de fidélité éternelle. Elle avait glissé tout cela dans une pochette de cuir qu’elle portait en sautoir. Arrivée près de l’étang, elle entra lentement dans les eaux avec, serrées contre elle, les preuves de ses passions contrariés et elle se noya sans résistance.
Son corps, hâve, hideux, erra longtemps entre deux eaux, pareil à celui d’une Ophélie pathétique. Puis, il glissa vers le fond, aspiré inexorablement par l’œillard, maigre tourbillon noir et sournois, qui agitait mollement les eaux de l’étang, sous la couverture dense des aulnes du rivage.

Des Etty, il y en eut beaucoup à cette époque dans la région tant la mimétique du suicide marquait l’air du temps. Toutes ces histoires d’amours enfouis et de désespérance sont des trésors que l’étang, jaloux, garde dans sa vase. Parfois, lorsque la décomposition des corps et des vêtures arrive à son terme, de menus objets, libérés de la gangue, remontent à la surface où ils flottent mollement. Ce sont des bouteilles à la mer qui ne connaissent pas les flots… Elles rêvent sans fin d’échouage.

(1) Tempête et passion
(2) Les Souffrances du jeune Werther est un roman épistolaire de Johann Wolfgang von Goethe qui met en scène Charlotte et Werther. Charlotte est pour le jeune Werther un rayon qui lui permet d'échapper au monde réel. On remarque dans ses lettres que tout ce qui est relatif à Charlotte devient propice au songe et éveille l'homme lyrique enfoui au fond du jeune Werther. Lorsqu'il découvre que Charlotte est promise à Albert, Werther cherche à oublier dans la souffrance mais n'y parvient pas. Le monde réel dans lequel il tente de continuer à vivre est relatif à Charlotte et accentue ses souffrances. Le seul moyen d'oublier l'échec de cet amour est de céder à la deuxième grande main inspiratrice, « La Mort ». Le jeune Werther se suicide en quête d'un autre monde.
(3) États d’âme

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