Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

La vieille lanterne qui attirait les chauves-souris

L’homme qui marchait n’était ni vieux, ni jeune. Il avait ses habitudes. La plus tenace était liée au morceau de trottoir où il se préparait chaque soir à assister au spectacle de la nuit. Avant, il marchait un long moment. Il allait lentement, descendant et remontant la rue Fondaudège. Dans le sens de la circulation automobile pour la descente ; dans le sens inverse pour la montée. Sur la partie gauche de la chaussée pour la descente ; sur la partie droite pour la montée. 
Penché à sa fenêtre, un observateur ordinaire certainement se dirait : « Tiens, voilà un homme qui cherche son chemin. » Un autre plus loin, identiquement penché à sa fenêtre, penserait : « Le pauvre, il attend sans nul doute un taxi qui l’aura oublié ; il y a tant de taxis qui oublient leurs clients ces temps-ci. » Un autre encore, après avoir pris une profonde inspiration de l’air humide et froid que réservent les fins d’après-midi de novembre ne dirait rien, ne penserait rien, se retirerait à l’intérieur de la salle à manger de son appartement et, après avoir fermé la fenêtre puis baissé le volet roulant, irait se servir un fond de verre de Chivas qu’il dégusterait par petites lampées en prenant, comme un oiseau qui picore, des chips aromatisées au bacon dans une poche en plastique rouge.
Plus bas, dans la rue, le vieil homme poursuivait son errance. Errance toute relative car il en connaissait avec précision le but. Ce que notre homme cherchait, c’était un réverbère, ou plus exactement le réverbère absent.
Parmi la foule indistincte des luminaires de la ville – il y en avait tant que les humains ne savaient plus ni la profondeur, ni la couleur de la nuit. Pour eux, un ciel étoilé n’était que faribole de poète. Le halo pâle  que formait l’éclairage urbain absorbait tous les mystères de la voute céleste. C’était comme si la ville était seule au monde, sans rien autour et surtout sans rien au-dessus.

Il est important, à ce stade de notre histoire, de savoir que la rue Fondaudège est une très ancienne artère de la ville. Elle fut, en son siècle, le théâtre de bien des agitements. Toute la belle société des quartiers huppés prenait garde de s’y aventurer, car ils la savaient bordée d’échoppes aux volets clos, de boutiques minuscules donnant directement sur le trottoir, d’ateliers secrets au fond de courettes auxquelles on accédait par un porche de pierres ocres qu’aucune porte jamais ne fermait. Là vivotait et bourdonnait toute une population de cousettes délurées, de marchandes hurlantes et d’étonnants artisans, éminents spécialistes de métiers inconnus. Et cette rue, en plus d’être mal fréquentée, était par ailleurs fort incommode pour la circulation vélocipédique et automobile en raison du pavage grossier que le temps et les intempéries avaient disjoint. Ce fut la chute malencontreuse du fils du président de la Chambre de commerce qui était venu là courir le guilledou qui bouleversa, d’un coup, le destin de la rue Fondaudège. Le garçon s’en sortit sans trop de dommages : une simple grosse bosse au front, des genoux égratignés, un pantalon déchiré, mais il se plaignit tant et tant auprès de son père, que celui-ci, usant de son influence municipale, saisit le maire qui déclara qu’il fallait bien que l’on se préoccupa un jour de cette rue oubliée de la modernité et que ce jour allait venir bientôt. Sa déclaration à la presse, au sortir d’une séance houleuse du conseil municipal fut remarquée : « Cela fait près de quarante ans que je suis votre maire. Toutes mes mandatures n’ont visé qu’un seul but : faire notre ville plus propre, plus belle, plus sûre, plus conviviale…bref, je veux que nous soyons la ville moderne et lumineuse que toutes les autres villes de notre pays rêveraient d’être. Pour cela, il faut que nous poursuivions inlassablement nos efforts. A grand coups d’investissements et d’aménagements urbain, nombre de nos quartiers sont devenus exemplaires. Oui, ils sont devenus exemplaires et il est temps que la rue Fondaudège et tous ses alentours le devinssent aussi ! » L’utilisation étonnante – et incertaine – de l’imparfait du subjonctif dans un tel discours déclencha quelques applaudissement dans l’assistance. L’homme qui marche de notre histoire, qui passait par là par hasard, ne dit rien, fit a grimace et s’en alla, le dos rond, comme si une peine subite venait de le frapper.
Les mots du maire étaient performatifs. Peu de temps après sa déclaration, des engins, des ouvriers, des ingénieurs, des bons-à-rien nécessaires dans ce genre de situation, envahirent la rue Fondaudège et les travaux allèrent bon train. En moins de six mois, cette rue, à l’instar de beaucoup d’autres était devenue exemplaire. Les pavés y étaient toujours – question de patrimoine – mais on les avait recalés, nettoyés et alignés – on aurait dit une armée de petits soldats de pierre. Les voitures et les vélos pouvaient enfin circuler sans dommages. Les trottoirs, débarrassés de leurs fissures et de leurs petits effondrements, étaient tout proprets avec leur revêtement en enrobé coloré. Les murs avaient été ravalés, les logements mis aux normes, les putains et leurs macs virés, les marchandes, derrière leurs étals flambant neuf, ne hurlaient plus, les artisans aux activités inavouables avaient vendu leurs ateliers à des bobos persuadés que leurs tissages, leurs poteries, leurs savonnettes, leurs bougies parfumées étaient nécessaire au monde.
Le quartier devenu exemplaire avait changé d’âme, mais dans leur précipitation aménageuse, les ingénieurs avaient fait une gaffe. A un endroit où la rue fait un angle, ils ont omis d’installer un de leurs foutus réverbères, de ceux qui font que la nuit ressemble au jour. Là, il n’y en avait pas et ça faisait comme un îlot de pénombre bienvenu dans un paysage décidemment trop lumineux. C’est ce recoin que cherchait notre homme marcheur dans son errance urbaine. 

Arrivé sur place, le rituel quotidien pouvait se dérouler. L’homme s’installa sur un très vieux banc au piétement de fonte que les zélés rénovateurs municipaux n’avaient – autre omission ? –  pas échangé par un de ces bancs au design contemporain que l’on trouve dans les catalogues de mobilier urbain. Bien calé sur son assise, l’homme retroussa sa manche et jeta un œil sur sa montre. Comme c’était une montre mécanique d’autrefois, il s’assura par deux ou trois petites rotations du remontoir de son bon fonctionnent : «  Tout va bien, se dit-il, c’est la même heure exactement que celle que donne l’horloge …Dans deux minutes, il sera vingt heures… elles viendront sûrement… »
Il faisait face à un porche en pierre au-dessus duquel, se trouvait une niche qui abritait une horloge.  Le porche  donnait sur un passage sombre qui menait à l’atelier d’un horloger qui n’avait connu, toute sa vie durant, que rouages, engrenages, ressorts, échappements, oscillateurs, aiguilles et cadrans. L’homme, bien vieux maintenant, ne vendait et ne réparait plus grand-chose, mais il surveillait continuellement l’ingénieux mécanisme qu’il avait mis au point à l’issue de son compagnonnage. Il fallait qu’il remplisse sa mission un jour de plus. Il y avait dans cette mélancolique obstination de l’horloger une touchante quête d’éternité.
L’homme qui marche, installé sur son banc, ne savait pas tout ça. Jamais il n’était allé jusqu’au fond du passage, il s’était toujours arrêté avant. Car, voyez-vous, depuis le temps qu’il venait ici, l’homme qui marche s’était accoutumé à la présence de l’horloge qui donnait sur la rue, mais ce qui l’intriguait par-dessus tout, c’était la vieille lanterne en fer forgé qui pendait sous la voute du passage, au beau milieu du parcours. Lorsqu’elle s’allumait – par le fait d’une mécanique mystérieuse (la voilà la trouvaille secrète de notre vieil horloger !) tous les soirs à vingt heures précises elle s’allumait et s’éteignait, à vingt-deux heures, tout aussi précises – elle diffusait autour d’elle une faible lueur pâle qui colorait d’un jaune étrange quelques mètres du passage. Cette drôle de lumière avait un pouvoir que notre homme qui marche s’amusait à croire magique. Dès qu’elle s’activait, il ne fallait pas attendre longtemps pour que se mette à tourner une vertigineuse farandole de pipistrelles venues d’on ne sait où. Il y en avait partout, voltigeuses, fugitives, innombrables, évanescentes, intrépides, pagailleuses… Elles filaient en tous sens, se mêlaient sans jamais se heurter, vous frôlaient le visage de leur vol cotonneux en tourbillonnant comme des gamines fofolles laissées par inadvertance sans surveillance dans la cour de récréation d’une école d’enfants espiègles.

C’est ce joli moment d’émotion que notre homme qui marche venait quotidiennement chercher. Il trouvait dans ce chahut silencieux de chauves-souris le récit poétisé de sa propre vie : prévisible et insaisissable, minuscule et invisible, sombre de caractère et ivre de la moindre lumière, secrète et évidente. Il était tout cela à la fois, jouant obstinément à errer tous les soirs sur les trottoirs de la rue Fondaudège au grand étonnement des habitants.
 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article