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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le banc gardien des écritures

Il fait un métier qui ne le dérange pas. Qui ne l’excite pas non plus. Quand il décroche une belle commande, ce qui lui arrive parfois, il se dit simplement que les choses ne sont que ce qu’elles sont et il poursuit passivement sa tournée. Au début de sa carrière de représentant de commerce, un gros contrat l’emplissait de joie et, fier comme un conquérant, il revenait chez lui avec une bouteille de champagne et faisait, avec sa femme, un dîner de fête. Oui, mais voilà, beaucoup d’années ont filé. Sa femme l’a quitté depuis bien longtemps déjà, sans doute lassée de ses longues absences. C’est que la concurrence a rendu le marché difficile et son territoire d’exploration s’est peu à peu élargi à la grande région, ce qui lui impose de partir des semaines entières. Face à son patron, toujours plus exigeant, il n’a pu sauvegarder que le week-end. Tout le reste du temps, ce ne sont que rendez-vous et prospections… Lorsque quelqu’un l’interroge sur son métier, il aime à se définir comme un « petit grand voyageur ». Ce jour-là, il arrive dans une petite ville du Sud-ouest qui borde l’Adour. Il la connait bien cette bourgade : il y avait fait ses études secondaires. Cinq ans d’internat dans le même lycée. Il a mis à profit la matinée pour visiter sa clientèle et son carnet de rendez-vous est vide pour l’après-midi. Comme c’est une très douce journée de printemps, il décide de faire une pause. Que faire ? Il n’en sait rien. Il est sans envie précise si ce n’est qu’il va au Relais de l’Adour réserver une chambre pour la nuit. La patronne de l’établissement, qui le connaît bien, lui dit : « Je vous prépare une table pour midi, il y a du poulet aux oignons à midi et une tarte aux abricots… » Machinalement, il s’apprête à dire « Bien sûr… » mais se ravise aussitôt. Au fond de lui-même, une petite voix lui murmure que cette journée ne sera pas une journée comme les autres.
Il se surprend à baguenauder un long moment dans les rues de la ville (ce qu’il ne fait jamais lorsqu’il fait halte quelque part), puis il s’amuse à traverser les allées du marché fermier qui se tient sur la place des arènes. Il s’arrête à un stand de produits régionaux uniquement parce que la vendeuse est rousse et souriante (jusqu’alors il ne savait pas qu’il aimait les filles rousses). Il lui achète deux tranches de jambon, un pot de rillettes, du fromage de brebis et trois pommes. Il dit à la vendeuse que c’est pour pique-niquer sur le bord du fleuve. Toujours avec son large sourire, la jolie rousse (elle était vraiment très jolie), lui répond : « Attendez, je vous range tout ça dans un petit panier que vous me rapporterez quand vous aurez terminé et je vous offre, en  prime, une bouteille de vin de tursan qui vous rendra joyeux, j’en suis sure… je vous le débouche et j’ajoute un gobelet en plastique. En le buvant, pensez un peu à moi… » Troublé par la vendeuse aux cheveux de feu, il s’en va, son petit panier sous le bras, acheter une baguette de pain à la boulangerie, un paquet de cigarettes et un journal au tabac-presse du coin.
Il s’approche ensuite du fleuve et, nonchalamment, parcourt le chemin de rive sur quelques centaines de mètres. Il veut trouver l’endroit idéal où il pourra s’installer confortablement pour manger, jouir du spectacle des eaux qui glissent sous les arbres et, qui sait, se laisser gagner par le désir de faire une petite sieste.
Mais d’endroit idéal, dans cette petite promenade, il n’y en a pas. Trop de broussailles par ci, trop de détritus pas là… Alors, un peu désappointé, il rebrousse chemin et se dirige vers le pont qui relie les deux quartiers de la ville. Là, il se souvient soudain de ses années de lycée et d’un petit espace, dans une vague clairière, derrière des arènes, où était installé un banc, à l’abri des regards.  Il venait s’y assoir avec ses copains les jours où ils n’avaient pas classe.
La clairière est toujours là, et singulièrement elle est propre : à l’inverse du sentier riverain, il n’y a ni taillis en bataille, ni papiers gras ou autres ordures à l’abandon… Le banc est là aussi, pareil à autrefois. C’est un grand banc en pierre des Pyrénées patinée par le temps, avec une assise et un dossier taillés dans la masse.
Comme il n’y a personne autour de lui, il s’installe bien au milieu du banc en prenant ses aises. Il se sert un verre de tursan et commence négligemment à lire son journal. Un vent coulis agite les feuilles et trouble sa lecture. Alors, il se tourne un peu pour caler le journal sous son bras appuyé sur le dossier du banc. C’est alors qu’il voit des mots gravés sur la pierre. L’écriture a été un peu érodée par le temps, mais il n’a aucune peine à les lire. Il les connait très bien ces mots, c’est lui qui les a tracés avec la pointe de son couteau : 

RDV LES JEUDIS DE SAINTE ESTELLE

L’histoire lui revient en mémoire avec une étonnante précision. C’était un jeudi. Il sait le jour car, en ce temps-là, la journée libre de la semaine scolaire était un jeudi (c’est devenu le mercredi quelques années après). Il sait aussi que, par la vertu d’une légère blessure au talon, il avait été contraint de déclarer forfait pour le championnat régional d’athlétisme qui se déroulait à Bordeaux. Tous ses copains de lycée étaient partis en car dès le matin et lui était resté au bahut. Tout seul. Une fois le repas de la cantine avalé, l’après-midi serait pour lui. Il fallait simplement qu’il soit de retour à six heures, pour l’appel du soir. Il descendit alors en ville et là, un peu hésitant sur ce qu’il allait faire de tout son temps libre, il décida, faute de mieux, d’aller au cinéma. On donnait « Le monde du silence » du commandant Cousteau. Le noir était fait lorsqu’il entra dans la salle. A tâtons, il chercha une place et en trouva une, au troisième rang, entre un gros monsieur qui lui parut très vieux et une fille qui lui parut très jeune. Comme le vieux gros monsieur situé à sa gauche puait du bec, il se serra tout contre l’accoudoir droit de son fauteuil pour prendre un peu de distance ; par ce fait même, il se retrouva frôlant de sa jambe droite la jambe gauche de sa voisine. Comme ce léger frottement lui procurait une sensation singulière, il veilla durant presque tout le film à rester immobile de peur de rompre le contact. Il fallut que vienne cette scène étonnante d’un plongeur tiré par une tortue, pour qu’il se risque à jeter un regard sur sa droite. Sa voisine le regardait aussi. Alors, il fit ce geste inouï et presque spontané  – lui, d’habitude si timide et si emprunté avec les filles, n’imaginait pas être capable d’une telle audace – de poser sa main sur le genou de la fille ; et elle, tout aussitôt, posa sa main sur sa main. Ils restèrent ainsi, tous deux tétanisés, jusqu’à la fin de la séance.
Il restait plus de deux heures avant l’appel du soir à l’internat du lycée (elle aussi était interne dans le lycée des filles voisin du sien). Ils marchèrent main dans la main dans les rues de la ville et, poussant leurs pas, jusqu’aux rives du fleuve, ils trouvèrent un banc de pierre dans une clairière isolée. Là, ils firent l’expérience d’un premier baiser. Puis, il y en eut beaucoup d’autres qu’ils se donnaient à bouche que veux-tu, jusqu’à en perdre haleine.  Ils ne rentrèrent pas au lycée ce soir-là et, toujours éperdus de baisers, de caresses, ils passèrent tout leur temps sur le banc, blottis l’un contre l’autre, indifférents à la fraicheur de la nuit. Au petit matin, éveillés par les premiers bruits de la ville, ils se regardèrent longuement et firent le serment de se retrouver sur ce banc, qu’elle que soit leur histoire future, chaque fois que la sainte Estelle (car elle s’appelait Estelle et ce jour du onze mai était sa fête) tomberait un jeudi. C’est ce serment que le garçon grava, avec la pointe de son couteau, sur le dossier du banc.
Depuis, le temps a passé et, absorbés certainement par les menues tracasseries des jours ordinaires, aucun des deux frêles amants d’un soir n’a songé à exaucer ce vœux d’amour furtif. Mais, là, confronté à la marque gravée de ce moment de vie intense, l’homme senti un frisson le saisir. La nostalgie sans doute… Il plia alors le journal qu’il avait entrepris de lire et décida qu’il était temps de manger. Il croqua à pleine dents dans la baguette de pain et mangea, lambeau par lambeau, ses deux tranches de jambon.  Il s’apprêtait à verser du vin dans le gobelet en plastique quand une voix lui dit : « J’en boirai bien un verre moi aussi… » Etonné par cette présence qu’il ne soupçonnait pas (perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu que quelqu’un s’était installé sur le banc à côté de lui), il fixa d’un air interrogatif la femme qui lui parlait. C’était la marchande rousse du marché. L’un et l’autre se regardèrent intensément pendant un long moment. Puis la femme dit : « C’est la sainte Estelle aujourd’hui… », et lui, il répondit « Et nous sommes jeudi… » Il fallut, à l’un comme à l’autre, vaincre beaucoup d’hésitations pour retrouver le chemin des baisers, mais, une fois le premier donné, il y en eut à foison, comme cinquante ans auparavant (un demi-siècle exactement s’était écoulé depuis leur prime rencontre). Saisis par un vertige irraisonné, ils décidèrent de reproduire, instant après instant, les scènes de leurs émois d’autrefois. Ils n’y parvinrent pas tout à fait, car, l’âge étant là, la souplesse du corps leur faisait un peu défaut. Alors, à la place du banc pour finir la nuit, la chambre de l’hôtel que l’homme avait réservée fut la bienvenue. Là ils firent una noche de ojos abiertos, se vengeant, en se soulant d’eux-mêmes, de leur vie morne d’adulte, chiche de rêves, qui les attendait dès le petit matin venu. Avant de repartir, chacun vers leur destin, ils allèrent de nouveau sur le banc, et l’homme, avec la pointe de son couteau, grava au-dessous du message d’autrefois la mention :

SURTOUT NE PLUS JAMAIS OUBLIER
 

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