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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le canif subreptice

 

Ils étaient quatre : Bernard, Benoît, Bertrand, Basile, qu’on appelait les « 4B ». Ils avaient pris la méchante manie de ne pas se quitter à la fin des matchs. Ensemble, ils sortaient du stade, ensemble ils allaient au resto (toujours le même, car c’était le seul qui fermait tard le soir), ensemble, ils prenaient un long apéro au comptoir, ensemble, ils composaient le menu (toujours le même) et commandaient le vin (toujours le même), ensemble ils refaisaient le match, et puis, après trois ou quatre godets, ensemble, ils se mettaient à chanter des chansons paillardes de bistrot… Mais ce soir, le cœur n’y était pas. Le match avait été mauvais et il y avait si peu de choses à en dire. Les chansons se sont vite éteintes dans leur gorge et, comme il restait beaucoup de temps, ils eurent l’étrange idée de parler de leurs femmes – ce qu’ils ne faisaient jamais d’ordinaire. Tous étaient mariés de longue date et la qualité de leur vie de couple était en quelque un sujet tabou.
C’est Bernard qui, inopinément, le brisa : « Les copains… il ne faudrait pas que je vous le dise, mais j’ai donné un coup de canif au contrat… »
– Quoi ! firent le autres…
– Ben oui… ça ne vous est jamais arrivé à vous ?
(silence)
– Merdre alors ! si je suis le seul, c’est bien emmerdant…
– C’est que, dit Basile, d’une voix hésitante, c’est très délicat de parler de ses choses-là…
– C’est de l’ordre de l’intime, ajouta Bertrand, approuvé du chef par Benoît.
Sous couvert du secret, ils décidèrent alors de raconter à tour de rôle une petite infidélité passagère. On eut droit à une belle gamme de coups de canifs.

L’infidélité par nostalgie de Bernard

 « Avant mon mariage, j’ai eu une période très chahutée sur le plan sentimental, mes relations ne duraient jamais très longtemps, et pourtant, certaines étaient faites de douceur et de tendresse. C’était le cas de Fanny, qui fut brièvement ma compagne. On s’aimait beaucoup, mais certainement pas assez pour construire un projet de vie commune. C’était il y a quarante ans. Depuis, j’étais sans nouvelles d’elle. Il y a un mois, je reçois un message qui m’annonce qu’elle passe par ici. On s’est retrouvés un matin à la terrasse de l’Aragon devant un café. J’ai eu du mal à la reconnaître – les traits avaient tellement changés – mais j’ai vite retrouvé sa voix, ses yeux, son sourire… On a beaucoup parlé… On s’est raconté, par bribes, en désordre, tout ce qui avait fait nos vies durant cette longue période de silence. Puis, on a décidé de poursuivre notre conversation en marchant. On a pris le chemin qui traverse le bois du château et longe le gave jusqu’au bout du golf. Au retour, je lui propose de déjeuner au Bord de l’eau. C’était jour de grand beau temps ; il faisait chaud, très chaud. Notre longue marche sous le soleil nous avait donné soif. Alors, j’ai commandé une bouteille de vin blanc frais que l’on a bu à large rasades. A la fin du repas, Fanny me dit : « Je crois que je suis un peu pompette… j’ai besoin de me reposer… » On s’est installés sur un banc à l’ombre d’un arbre et, tout aussitôt, elle s’est endormie sur mon épaule. Lorsqu’elle est sortie de sa sieste, je lui ai dit : « En te regardant dormir, des images de nous autrefois ont trotté dans ma tête… – Je crois que je les aie eues, moi aussi… en rêve. » Alors, on a pris sa voiture, on a roulé longtemps pour sortir de la ville et, lorsqu’on a trouvé une petite clairière à l’écart de la route, à l’abri des regards, on a fait, ce que faisaient les jeunes de mon époque, à la fin des bals de campagne, sur la banquette arrière des Simca 1000. »

L’infidélité par calcul de Benoît

C’est une collègue de travail, sans plus… Depuis plus de dix ans on travaille ensemble, il n’y avait pas d’attirance entre nous… Moi, qui aime bien dragoter les filles, jamais je n’ai fait de remarques salaces à Amélie… que des civilités ordinaires : des Bonjour ! des Bonsoir ! des Comment vas-tu ?...
Un jour, on a été missionnés, tous les deux, pour faire une tournée de prospection dans le Nord de la France. Pour cela, il fallait qu’on se débrouille avec des moyens limités : une seule voiture de service et un budget de 120 euros par tête et par jour pour assurer les frais de restauration et d’hébergement. Notre programme courrait sur une semaine entière et, comme les trajets étaient longs, nous passions beaucoup de temps en voiture. Des heures propices à la discussion et, parfois, aux confidences. J’ai découvert qu’Amélie et moi, nous avions des points communs que je ne savais pas : goûts musicaux, émotions littéraires… J’ai appris aussi qu’elle était du genre à avoir des oursins dans les poches : à chipoter sur la moindre dépense, à se satisfaire d’un sandwich pour repas de midi et chercher inlassablement pour débusquer l’hôtel le moins cher de la ville où on doit faire halte. Un soir, à Roubaix, comme tous les petits hôtels étaient complets et qu’il ne restait des places que dans les étoilés, Amélie me proposa, pour faire des économies, que l’on fasse chambre commune. Et c’est ce que l’on a fait. Et comme on s’est trouvé très bien dans le même lit tous les deux, on a recommencé les nuits suivantes. On a fait, chaque soir, l’amour sans se lasser. C’était comme une évidence. De retour au travail, à la fin de la mission, nous avons repris nos habitudes et je n’ai, depuis, plus jamais couché avec elle.

L’infidélité par défi de Basile

C’est l’histoire de Nina. J’ai voulu faire le kéké… voilà ce qui m’est arrivé.
Au marché, à l’étal des fromages, les samedis matin il y a Nina, une très jolie vendeuse : plutôt jeune, svelte, frimousse avenante, sourire ravageur et une épaisse tignasse crépue qui lui mange le visage… J’attends toujours le samedi matin pour acheter mes fromages, car je veux que ce soit elle qui me serve. Je m’amuse à la taquiner, on badine un peu, je lui fais de menus compliments qu’elle semble apprécier car, en récompense, elle me sert un petit rire léger frais comme un gazouillis d’hirondelle… De semaine en semaine, une petite complicité, que je crois innocente, s’est nouée.
Ce samedi matin, il y avait beaucoup de monde au marché. Placide, attendant mon tour, je faisais la queue. Juste devant moi, un monsieur, bien gros, bien gras, bien rougeaud, silhouette colossale de rugbyman garé des stades et adepte des comptoirs, s’impatiente et commence à rogner tout haut. Lorsque Nina vient enfin le servir, elle ne comprend pas sa commande et se trompe de fromage. C’en est trop pour le beauf qui se met tout de go à lui hurler une bordée d’injures racistes (Nina est métisse) et sexistes. Elle a eu droit à du « salle bougnoule », du « feignasse »,  du « petite salope juste bonne à baiser », suivi de quelques considérations sur les immigrés envahissants et qu’il faudrait, manu militari, renvoyer chez eux… Nina est tétanisée… elle cherche des yeux qui peut lui venir en aide. Nos regards se croisent et elle semble me supplier. Sans réfléchir plus avant, d’un coup, je me plante devant l’infâme, je lui saisir fermement les épaules et, face contre face, je lui crie « Ta gueule connard ! »… Désemparé, il lâche un méchant rire sardonique… Je serre encore un plus fort ma prise et je bombe le buste, comme pour me mettre en position de combat ; je répète : « Ta gueule connard !... Cette fille est ma copine… t’as compris ! Non seulement tu vas lui foutre la paix, mais tu vas déguerpir immédiatement, il n’y pas la place ici pour des salauds de ton espèce ! »  Des applaudissements et des murmures approbateurs accompagnent mon injonction. Voyant que la partie file mal pour lui, le beauf s’éclipse prestement…
– Bravo, bravo et merci ! me dit Nina, avec la mine épanouie d’une femme soulagée. J’ai eu si peur… Tu es mon héros du jour. Si je peux faire quelque chose pour toi, sûr, je le ferai… Fais un vœu, et je l’exaucerai…
Je ne sais quoi répondre à Nina. Pour sortir de ma confusion et finir de détendre l’atmosphère, une connerie me vient spontanément à l’esprit :
– Boudiou Nina, c’est bien imprudent de ta part. Quand je vois ton si beau sourire, je crains que mon vœu ne soit un vœu pieu.
Mon bon mot déclenche rires et gloussements autour de moi. Nina, un peu interloquée, met quelques secondes à comprendre, puis me fixant droit dans les yeux, elle me dit : « Chiche ! »
Me voilà de nouveau dans l’embarras… Je bredouille quelques minables arguments qui sont autant d’échappatoires : 
– Mais, Nina, je suis bien trop vieux pour toi…
– Ça, mec, c’est pas un problème pour moi… 
Un jeune homme, placé juste derrière moi dans la file d’attente me dit :
– Qu’est-ce que vous attendez pour vous décider ? Si vous, vous ne le voulez pas, moi je le veux bien…
La rudesse du propos me débride immédiatement et je réponds tout à trac à Nina :
– Chiche !
Je retrouve Nina dans son appartement dès l’après-midi. Me frotter contre le corps nu de cette exotique Lolita produit un effet inattendu : je reste de marbre. Piégé par une double culpabilité : celle de tromper ma femme – ce que je n’avais jamais fait – et celle d’abuser d’une situation peut-être insuffisamment consentie… J’avais du désir pour cette fille, certes – elle était tellement jolie – mais ce désir n’arrivait pas à muer en excitation. On est restés longtemps blottis l’un contre l’autre à se câliner, à se raconter des histoires, mais sans consommer…
En partant, j’ai dit à Nina combien sa proposition du matin m’avait bouleversé. C’est là qu’elle m’avoue qu’elle faisait la pute de temps en temps pour boucler ses fins de mois, mais qu’aujourd’hui, elle avait décidé qu’il n’y aurait pas de client et qu’elle n’aurait qu’un invité : moi.

L’infidélité par dépit de Bertrand

Mon histoire à moi, est une histoire minuscule, faite de pulsion et de brièveté,  mais je crois qu’elle m’a été nécessaire. Je ne la regrette pas. A la différence de vous trois, qui avez visiblement opté pour le mutisme, moi j’ai tout avoué et j’ai tout assumé.
Nous étions très nombreux à cette soirée de réveillon. Il y avait beaucoup de champagne et de la bouffe à foison. Très vite, certains ont commencé à perdre les pédales. La sono, de plus en plus bruyante, agitait les corps et les esprits… Un groupe de femmes caquetait d’abondance avec une règle du jeu très simple : dire du mal de leur mari. Ma femme en faisait partie : elle a dit des choses tellement horribles sur moi que j’en ai frémi. Tout y est passé : mes vilains défauts, mes négligences, mes couardises, mes incultures, mes impuissances… tout, même les détails les plus intimes de mon anatomie et ma manière maladroite de baiser… Les autre l’écoutaient, et elles riaient, riaient, riaient… Vient la séquence des slows… Sans hésitation, ma femme se jette dans les bras du premier zigotto qui passe et se frotte contre lui lascivement… Je n’en peux plus, je vais la voir pour lui demander de reprendre ses esprits : je me fais alors vertement rembarrer : – Fous-moi la paix cornard ! Ce soir je veux m’amuser et il est hors de question que je m’emmerde avec toi… 
Pour reprendre mes esprits, je cherche un endroit où je peux m’isoler. Dans hall d’entrée de la maison, près du grand escalier, il y a une femme assise sur une marche qui affiche une mine tristement boudeuse. Elle me demande :
– Toi aussi, tu as besoin d’un peu de calme ?
Je lui raconte l’épisode de ma femme et la détestation d’elle qui subitement m’habite…
– Voilà quelque chose que l’on a en commun, dit-elle, moi aussi je suis en détestation : mon mari a entrepris de draguer une pétasse rousse aux gros seins et lorsque j’ai senti que ça commençait à aller trop loin, je l’ai mis en garde, et lui aussi, comme ta femme l’a fait pour toi, il m’a jetée…
- Bref, tous les deux, nous émargeons ce soir à la liste des humiliés en colère et nous avons affaire à deux salopiots…
– C’est exactement ça, ils mériteraient que l’on se venge…
– Alors, vengeons-nous !
Sans y réfléchir plus avant, on se prend par la main, on monte l’escalier côte à côte, et on se réfugie dans la salle de bains que l’on ferme à clef. On échange deux trois bécots de politesse, puis, sans autre préliminaire, elle enlève sa culotte, retrousse sa robe… Je la cale, assisse, sur le plateau du lavabo et je lui tiens les jambes hautes. On se serre très fort l’un contre l’autre et on fait l’amour avec ardeur jusqu’à ce qu’une étrange jouissance nous surprenne. Le calme revenu, on fait une rapide toilette, on se rhabille et on descend petits pas par petits pas les escaliers avec en tête le sentiment d’une vengeance accomplie.
– Eh bien, on l’a fait lui dis-je…
– Oui, on l’a fait, et on l’a très bien fait, me répond-elle avec un air canaille. 
Dans la grande salle où se déroule le réveillon, j’aperçois, dans un coin, ma femme, le teint blême, affalée sur un fauteuil, enveloppée dans une grande serviette… On me dit qu’elle était tellement bourrée, qu’elle a gerbé partout et qu’elle s’est copieusement arrosée de son vomi. Comme la salle de bains était fermée, on n’a pas pu la nettoyer et on l’a casée là, loin des autres car ça puait trop fort. Le mari de ma compagne de vengeance, lui, est invisible, et sa nichonneuse rousse aussi.

***

Ces menues confidences troublèrent nos 4B. Et, avec minuit – quand vint pour eux l’heure de regagner le foyer – au lieu de s’y diriger comme à l’accoutumée pépères, repus et peinards, c’est tout penauds qu’ils le firent, sans hâte, méditant en silence, sur ces infortunes de la vertu qui leur encombraient maintenant l’âme.
 

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