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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Un flocon de neige par une nuit d'hiver

C’était journée de grand frimas, de forte bise comme les hivers savent en faire parfois dans les pays que l’on dit pourtant de climat tempéré. Hier était tiédeur, demain le sera peut-être aussi, mais aujourd’hui c’était terrible rigueur, comme si le froid avait une méchante revanche à prendre.
Une fois bouclés tous les menus travaux de la ferme (les poules sont dans le poulailler, les vaches dans l’étable, les portes des granges fermées par crainte des vents forts de la nuit) Odile revient. Trop tard… une violente ondée de grésil inattendue l’a surprise alors qu’elle était à l’autre bout de jardin. Elle n’a rien pu faire pour se protéger de la  puissance de l’averse. Elle rentre à la maison, trempée de la tête aux pieds, transie de froid. Quand elle essaye de parler, ses mâchoires ont des mouvements convulsifs et pas un mot articulé ne sort de sa bouche. Que des grognements, des borborygmes et quelques jurons bizarres qui s’éteignent en quelques tremblements. Je lui jette aussitôt un manteau sur le dos et, calée dans mes bras, je la conduit d’autorité jusqu’à la salle de bains. Là, je la déshabille méticuleusement, pièce par pièce… étrange strip-tease… Une fois nue, je lui frotte le dos avec une serviette imbibée d’eau de Cologne, puis je la plante dans la douche où je fais couler un large jet d’eau très chaude. Je vole quelques instants des yeux le spectacle d’une Odile qui se tortille dans un nuage de vapeur et ne laisse voir d’elle que des formes troubles. Formes troubles et troublantes… sublimation du corps.
« Fais-moi un vin chaud ! me dit-elle. »
Comme d’habitude, j’obéis.
Dans une vielle casserole en émail bleu, je verse un demi-litre de vin de madiran que je sais puissant au goût (magie du tanin) auquel j’ajoute huit morceaux de sucre (il faut bien ça), une écorce d’orange, un seul clou de girofle (pas plus, sinon l’effet est gênant) et de la cannelle en bâton. Je fais bouillir le tout, longtemps… il faut que les senteurs s’épanouissent, que l’acidité du vin s’évapore et que peu à peu, une fois le feu éteint, tout se calme. Juste avant de la servir dans un grand bol, je glisse une rasade d’eau de vie pour donner de la vigueur à cette capiteuse boisson brûlante qui réconcilie la chair et l’âme.
Odile est sortie de la douche enveloppée d’un grand drap de bain qu’elle laisse tomber quand elle s’installe, accroupie, jambes croisées, devant la cheminée où je viens de jeter deux buches… Les flammes sont hautes et semblent faire danser des couleurs changeantes… Odile tend les mains grandes ouvertes vers le feu pour en capter toutes les ardeurs et boit, par petites lippées, le bol de vin chaud.
« C’est bon, me dit-elle. » et dehors, on sait que le vent d’hiver est fort, très fort, car on entend quelques relents de son souffle par la cheminée.
Gavée de chaleur, la peau rougie par la proximité des flammes, Odile se fait chatte : elle ronronne  en silence et rien, rien, rien de ce qui se passe à l’extérieur de sa bulle de chaleur ne semble avoir d’importance pour elle. Elle se love sur les coussins que j’ai disposés près d’elle, je la couvre d’un plaid de laine épaisse et je l’observe à distance s’endormir paisiblement. 
Il est minuit… depuis plus de quatre heures, Odile dort devant le feu. J’ai eu le temps de manger dans mon coin (mon en-cas coutumier : deux œufs frits et une tranche de ventrêche grillée), de lire trois chapitres d’un livre pris au hasard dans la bibliothèque… Il faut maintenant que je me risque une sortie dehors pour aller fermer le grand portail qui donne sur la route. J’enfile une vieille parka rouge qui me caparaçonne et je franchis la porte d’entrée de la maison. Saisissement… il n’y a plus de vent et la cour est blanche d’une neige qui tombe mollement en flocons cotonneux. Je prends mon temps (j’aime marcher sous la neige) pour faire le trajet jusqu’au portail et, lorsque je reviens dans la maison, mes cheveux sont tout blancs… Odile dort toujours. Il faut bien que je la réveille pour qu’elle puisse finir la nuit dans son lit. Alors me vient cette misérable idée : je prends du bout des doigts un peu de neige sur ma tête et je la fais tomber sur le cou d’Odile. Je connais ses cris de femme en colère et ils me ravissent (cette femme en pétard est irrésistible), mais là, Odile ne dit rien ; elle passe instinctivement la main sur son cou comme pour chasser un moustique importun, se retourne un peu et son délicat ronronnement de tout à l’heure se fait sonore ronflement. 
 

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