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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

La rivière qui avait perdu son chemin


Enfant, je sus très tôt qu’un fleuve lent coulait dans ma vie. Tout me parlait de lui, mais je ne le voyais pas. Il m’était inconnu et familier. Proche et lointain. Mystérieux surtout. Ce fleuve lent était la frontière de mes pays d’enfance. Sûr, que cela, on ne l’oublie pas. Il charrie depuis mollement de longues mémoires…
Viens avec moi… Nous allons vivre ensemble ma troublante histoire d’Adour…
Si je t’amène à la source, c’est que ce mince filet d’eau est déjà puissance, il est naissance. Il porte en lui – fragile et impertinent garnement – toutes les passions qui le feront au loin océan. Elles n’étaient que souterraines ces passions, étouffées sous la mousse, les voilà enfin libérées au grand air… Elles sont pour l’heure discrètes et équilibrées dans ce maigre ru qui s’amuse en cascatelles. Plus tard, elles deviendront torrent brutal, puis de glissements en dispersion, elles seront ce lent et long fleuve passif qui se dissoudra dans un improbable égarement atlantique.
Telle sera mon histoire si tu m’écoutes bien…
Je t’apprendrais à lire les bruits de l’eau, à jouer à cache-cache avec les herbes serpentines, les remous et les courants. On musera et on guettera les biches et les chevreuils qui détalent sur la terre fraîchement retournée des guérets qui bordent les zones humides où l’herbe boit la rivière, pour se réfugier dans un bosquet d’aulnes où à l’ombrage d’un tremble…
Je ferai le compte avec toi de tous ces lieux où l’eau génère la géographie qui, à son tour, crée l’histoire.
Je te dirai la cohorte des gaves et ruisseaux tributaires, ces ancillaires du grand fleuve qui m’ont accompagné sans répit de l’enfance jusqu’à aujourd’hui : Gabas, Luy de France, Luy de Béarn, Gave du Lutour, Arros, Vert de Barétous, Gaves d’Ossau et d’Aspe, Gave de Pau, Gave d’Oloron, Saleys, Saison, Nive… Tous ces noms sont des mots d’Adour ; ils font tinter ma mémoire, ma mémoire aturine, ma mémoire liquide, celle qui s’écoule en murmures et que nul ne peut entendre s’il n’est en profonde correspondance avec moi.
Je te dirai le ruisseau tapageur et impétueux dans son lit de terre rouge et de pierrailles mêlées, calmé çà et là par de rares plages de sable gris où l’onde se repose, s’étale et se clarifie… bref répit, armistice illusoire, le brouhaha du lourd combat des eaux et des berges tout aussitôt reprend.
Aux moments de fortes eaux, des débris, des branchages, entrainés par le courant sont parfois stoppés par une roche qui barre la rivière. Ils s’agglomèrent alors, jusqu’à former un ilot provisoire que la décrue prochaine disloquera peut-être… 
Je te dirai aussi des ondes lointaines, également sources de mes saisissements ; ces jardins emmurés dans les alcazars d’Andalousie où l’eau est tenue prisonnière ; ces fontaines de la discorde des bergers de l’âpre Pyrène ; ces canaux encombrés de végétaux en putréfaction où je pêchais des calicobas ; ces paillettes de quartz et de mica qui scintillaient sur le sable reposé à l’aval des roches bordées d’écume que je tentais de récupérer dans le creux de ma main ; ces nuages indécis, ces brumes indistinctes ; ces ruissellements ; ces jaillissements ; ces reflets ; ces tarissements ; ces bouillonnements ; ces babils ; ces grondements ; ces mugissements…
Nous épierons également les ciels de toutes ces eaux enfin devenues fleuve, où les nues s’effrangent en flocons pourchassés du vent ; elles seront pour nous prochaines pluies trainantes qui imprègnent tout : cheveux, vêtements, corps et esprit… Là, nous serons, toi et moi, par une troublante transmutation, ce grand fleuve roi. Nous serons aturins. Le miroir de ses eaux, mêmes aux heures de leurs plus épaisses turbidités, donneront notre reflet, celui de nos secrètes fusions, de nos appartenances aux paysages, aux peuples qui y vivent, à leurs œuvres et à leur histoire.
L’histoire, venons-y…
Peu pressé de s’anéantir dans le grand Océan tout proche, le grand fleuve roi, devenu roi-fainéant, se met à vagabonder dans les terres sableuses des landes, se glissant, au gré de ses humeurs et de ses débordements dans ce pays plat, créant dans son errance méandres, marécages, lacs et de multiples embouchures autour desquelles les hommes, à l’esprit marchand, patients et laborieux, ont érigé des villes et aménagé des ports. 
Mais vint un jour de grand bouleversement. Par la conjonction d'une fonte des neiges considérable, de précipitations majeures et d'une terrible tempête, d’imposantes masses de sable se sont accumulées sur la côte océane. Elles forment une barre face au fleuve dont les issues naturelles se trouvent ainsi bloquées. Alors, le fleuve en colère, se précipite vers les terres planes, dévastant tout sur son passage, à la recherche d’un nouveau destin. 
Le calme revenu, le nouveau cours se stabilise : le fleuve a renoncé à sa course vers l'ouest,  il fait un coude à angle droit et remonte loin, très loin vers le Nord. Les hommes des villes, qui furent sauvés de cette façon d'une inondation catastrophique, se retrouvent alors très éloignés de l'embouchure. Leurs ports périclitent et les marchands se désespèrent.
Pour retrouver au plus vite leur grand fleuve roi et les affaires florissantes qui vont avec, les citoyens de la ville partent en délégation dans la capitale pour interpeller leur autre grand roi, le roi de France en personne.
Charles IX ordonne de rendre au fleuve son embouchure originelle. On commence à creuser un chenal direct depuis la ville vers la mer. Devant la difficulté de l’affaire, Charles IX désigne l'ingénieur Louis de Foix pour les diriger.
Louis de Foix dresse un devis très complet des travaux à réaliser et obtient une provision des 30 000 livres tournois. On termine bientôt le creusement du chenal vers l’océan à travers les dunes de sable. On construit un barrage et un nouveau havre à l'endroit même où le fleuve tourne à angle droit vers le Nord.
Ces travaux se poursuivent selon un plan prévoyant que (je cite) : « […] la fermeture de la rivière aura une largeur de cent cinquante toises. Il faudra faire une bonne charpenterie propre à supporter le fardeau de ladite rivière. Elle comprendra trois rangées d'arbres équarris, ferrés par le bout, qui seront enfoncés d'une toise en terre, ou davantage si le sol le permet. Soixante-quinze piliers par rangée, terminés par une queue d'aronde, pour y entrer le mâle aisément […] ». Est aussi prévu le creusement vers l'océan d'un canal de 900 toises de long (1 800 mètres) et de 6 toises de large.
C'est une nouvelle violente tempête qui va tout précipiter. Un jour, le grand fleuve roi déferle en une crue subite qui menace d'engloutir tout, mais par un formidable effet de chasse, la puissance des flots rompt brutalement la barre et ouvre le passage vers l'océan. L'ancien chemin du fleuve roi s'ensable peu à peu disparait complètement.
Désormais son grand déversement dans l’océan n’est contrarié que par les marées montantes, la mer entre alors dans le bas-pays par le grand fleuve roi devenu ocre. Et tout cela est très bien ; les hommes en ont fait une complainte que je chantonne à bas-bruit les soirs d’hiver lorsque la nostalgie d’amour me prend : « Onde fugitive de l’Adour, vous qui passez plaintive et sans retour. Gardez sur vos rives mes amours. Gardez mes amours, toujours, toujours… »
Voilà finie mon histoire avec le fleuve… Faites de lassitudes, de tressautements, de brutalités soudaines, de longs écoulements, de souvenirs d’eaux glacés et limpides, moussantes d’écume légère ourlant l’aval des roches, se muant dans les plaines en ondes turbides, mouvantes de limon ocre, en quête nonchalante du chemin de la salure…
Ce fleuve avait des rudesses d’homme et des souplesses de femme… Il était femme surtout… Son nom, bref et rond, appelait le féminin… Il était fleuve. Elle était Adour.
 

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