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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Le gris-gris d'Iliona (nouvelle version)

Avril 2010. Je participe à un colloque en Bulgarie. Depuis une semaine Iliona est mon interprète, et ma guide aussi. La ville qu’elle me fait visiter porte un nom imprononçable pour les francophones. Koprivchtitza est l'un des piliers identitaires du pays. Il est difficile de décrire ce qui fait Koprivchtitza si belle et tellement aimée des Bulgares. Le décor de la montagne - sans doute. Son rôle dans l'histoire bulgare et le nombre de grands personnages qui en sont issus - encore plus. Ajoutez à cela des maisons en bois colorées en bleu, en rouge, à la cour intérieure plongée dans la verdure et gardée par de hautes enceintes en pierre, les ruelles dallées, les petits ponts au-dessus de la rivière... Reculée dans la montagne, la ville a été régulièrement pillée et saccagée par les bandes turques (les bachibouzouks) durant son histoire. C'est ici qu'en Avril 1876 fut déclarée l'insurrection contre les Ottomans qui mena ensuite à la guerre Russo-Turque de 1877-78 et à la libération de la Bulgarie.
Iliona me prend par le bras pour me faire visiter la maison de Dimtcho Débélyanov, l'un des poètes des plus aimés dans la littérature bulgare. Soudain, son téléphone sonne. Dans un premier temps, elle fait mine d’ignorer l’appel, mais comme les sonneries se multiplient, elle s’isole dans un bout de couloir pour répondre. Elle revient vers moi, l’air sévère : « Faut rentrer fissa fissa à Sofia et que tu prennes l’avion le plus vite possible… » 
La raison de l’inquiétude d’Iliona tient en un nom encore plus imprononçable que celui de la ville qu’elle me fait visiter : Eyjafjallajökull (1). Pendant que ma guide va récupérer la voiture, je vois, dans une vitrine, une pierre rouge clair montée en pendentif avec un simple lacet de cuir tressé. Lorsqu’Iliona est de retour, je lui passe le pendentif autour du cou. Très émue, elle se précipite dans la boutique. Un grand sourire lui éclaire le visage lorsqu’elle revient : « Je le savais bien, me dit-elle, c’est un jaconce ! Cette pierre-là est un porte-bonheur… Elle ne me quittera plus. Le bijoutier m’a dit que dans Le Lapidaire (traité du XIIIème siècle sur les pierres précieuses), il est écrit que ceux qui portent cette pierre se trouvent préservés de tous accidents et sont partout bien reçus… Voilà ! »
J’ai pu avoir le dernier avion en partance pour la France. L’image que je garde d’Iliona est celle d’une jeune femme agitant les bras dans le hall de l’aéroport en guise d’adieu. Depuis, les années ont passé… 

Pau : août 2021. Je monte le perron de la poste. Une drôle de voix m’interpelle : « Hé, oh ! Beau brun (ton évidemment ironique), on a la mémoire courte ?... Je me retourne ; une jeune femme, mal nippée, une sébile à ses pieds est assise sur les marches. Bigre, tu ne me reconnais pas ! J’ai tellement changé ? » Il me faut un long moment pour que me revienne en mémoire le joli visage d’Iliona. En vérité, c’est son fort accent slave que j’ai identifié en premier :
« Mais c’est toi Iliona !  Mais qu’est-ce que tu fous là ? 
– Ben, je fais la manche, gros couillon !... Un peu troublé, ne sachant quoi dire, je m’approche d’elle. Elle ouvre sa chemise et me montre l’objet pendu à son cou… Je reconnais immédiatement la jaconce.  Eh bien, vois-tu, ton gris-gris m’a porté chance…
– J’ai du mal à te croire en te voyant comme ça, ici, à faire la mendigote…
– Ne sois pas inutilement insultant, c’est grâce à lui que j’ai pu quitter mon logis pourri de Fakulteta (2) et migrer enfin en France (3)…
– Tu aurais pu espérer mieux Iliona. Je trouve que le gris-gris a été un peu avare en bienfaits…
Elle frotte longuement la pierre entre ses mains, puis la met sous mon nez.
– Mais, ce n’est pas tout, Beau brun (ironie toujours), c’est toujours grâce à lui que j’ai pu te retrouver…
– Ça, c’est un pur hasard…
– Il n’y a pas de hasard, dit-elle en agitant le pendentif au bout de son lacet de cuir tressé… En attendant, sache qu’il y a plus d’une semaine que je n’ai rien bouffé de chaud – je fais mon quotidien de méchants sandwiches et de rogatons et je commence à en avoir mare – alors, zou ! Beau brun, tu m’invites au resto ! »

Epilogue transitoire et incertain de cette petite histoire. Au restaurant, Iliona a bien mangé, bien bu et surtout, beaucoup parlé : de ses amours médiocres, du racisme ordinaire à l’égard de sa communauté, de ses espoirs, de ses talents, de ses projets de travail ici en France… Cette fille, c’est sûr, n’est pas fragile. Elle semble habitée pas une étrange certitude : celle que « la vie bonne » (sic) est son destin.

(1) Ce volcan islandais est entré en éruption après une crise sismique et un nuage de cendres s’est répandu dans l’atmosphère. Lorsque les vents ont poussé ce nuage au-dessus de l’Europe, les liaisons aériennes ont été interrompues pendant plusieurs jours... Il ne me restait donc qu’un étroit créneau pour que je puisse prendre un avion pour rentrer en France.
 (3) Fakulteta est le quartier rom à Sofia
(4) Depuis le 1er janvier 2014, les mesures transitoires appliquées à l'égard des ressortissants bulgares et roumains depuis l’adhésion de leurs États d’origine à la l’Union européenne ont pris fin. Les citoyens de ces pays, peuvent désormais librement travailler en France. Mais la réalité à la vie dure. En 2015, pendant que l’afflux de réfugiés faisait la une des journaux, les Roms vivant en France ont continué de faire l’objet d’expulsions massives. Au total, 11 128 personnes se sont fait évacuer de force par les autorités de 111 lieux de vie, selon le recensement effectué par la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’European Roma Rights Centre (ERRC).

 

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