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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Avoir de la fuite dans les idées

Parfois les chiffres parlent, mais ils manquent souvent d’éloquence et leurs discours sont des énigmes.

A la dernière rentrée de septembre, 6000 écoliers manquaient dans les écoles parisiennes (soit une chute de 5 % des effectifs). Pourquoi ? Depuis 2011, Paris perd en moyenne 12 000 habitants par an. Pourquoi ? D’après une étude du courtier Empruntis, 46 % des Parisiens souhaitent quitter la capitale. Pourquoi ? Pas moins de 451 000 Parisiens ont quitté la capitale en mars-avril 2020, soit le quart de la population de la ville (quatre fois plus qu’en période normale). Le même phénomène touche la plupart des métropoles mondiales. À New York, certains quartiers de Manhattan ont perdu plus de 40 % de leur population. À Londres, le Financial Times évoque une « ville désertée », où chaque jour ressemble à un dimanche. Pourquoi ?

Est-ce la revanche de la campagne, où, comme dans la fable, le rat des villes, inquiet de la vie urbaine, se réfugie chez son ami, le rat des champs ? Est-ce un phénomène durable : renversement inattendu de l’exode rural en exode urbain, ou bien est-ce un simple hoquet de l’histoire, fruit de circonstances éphémères ? Bien sûr, nous pensons tous à cette singulière période de pandémie avec son cortège de confinements, de gestes barrières et de contraintes cumulées qui bouleverse nos vies depuis deux ans. 

Pour bien comprendre un événement, on dit qu’il faut savoir en analyser les causalités. Elles sont de trois ordres : les mouvements de fond qui s’inscrivent dans le temps long, les signaux faibles qui annoncent en sourdine un changement, et les événements subits qui provoquent une rupture dans l’ordre des choses.
Pour les mouvements de fond, la statistique nous est utile. Elle nous indique que le phénomène d’exode urbain n’est pas si nouveau que ça. L’exode urbain aurait déjà démarré… il y a plus de 40 ans ! Depuis les années 70 les soldes migratoires vers les territoires ruraux sont positifs. Au début, cela s’est fait par un développement résidentiel diffus dans les campagnes autour des agglomérations : le « contre-exode des rurbains ». Ajoutez à cela des installations progressives dans des lieux plus éloignés et vous obtenez une majorité de communes dites rurales en croissance démographique : jusqu’à 70 % au milieu des années 2000.
Pour les signaux faibles, la presse nous renseigne. Les représentations de la géographie sociale française se sont progressivement inversées. Quand, il y a trois ans à peine, les journalistes s’intéressaient au sort des régions ou de la « campagne », c’était généralement en des termes misérabilistes, pour évoquer les « gilets jaunes », le vote Rassemblement national, la pénurie d’emplois, la fermeture des petits commerces, la disparition des gares, le prix du carburant, la monotonie des zones pavillonnaires, l’absence de services publics, la rareté des transports collectifs… Ces problèmes ont disparu des médias. À l’inverse, les métropoles, qui, il y a un an, n’étaient que créativité, innovation et intelligence, apparaissent essentiellement comme des repoussoirs. Dans ce contexte, le confinement et l’avènement du télétravail on fait office de rupture : « Les jours d’après ne seront pas les jours d’avant » (dixit Macron). 

Ces mobilités (émergentes ou anciennes) ne sont-elles que des fuites devant des cités bruyantes, encombrées et chères, où un marché du travail fluide et instable ? Les raisons objectives (celles qui se constatent, qui se mesurent) ne dépeignent que très imparfaitement ce qui provoque cette fièvre tenace des départs. Pour compléter le tableau, il faut lui apporter les couleurs incertaines de la subjectivité, débusquer ce moteur intime qui ordonne tout (ces motivations que par pudeur, on laisse inavouées). On entre là dans la une météorologie des humeurs et des états d’âme.
On en est à ce moment confus où partir est à la fois le problème et la solution. Paradoxe que résume bien Montaigne : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche. »

J’ai cueilli quelques confidences de ces fuyards volontaires – beaucoup sont de mes amis. Leur éloge de la fuite dit à peu près ceci : « Parfois, nous avons épuisé toutes les ressources du dialogue. Plus envie de parler, de se battre, de concilier. Et, souvent en parallèle, une angoisse d’être en danger. Face à un ami toxique, une mère trop fusionnelle, un patron harceleur, une amante indifférente…, il arrive que le salut ne réside que dans la fuite. Parce que la culpabilité est omniprésente, parce que nous ne savons pas dénouer des liens douloureux, il faut s’en extirper et assurer son propre salut. Non, il n’y a pas de lâcheté dans cet « abandon de poste devant l’ennemi ». Au contraire, il faut souvent une grande force pour se retrouver, soi, pour mieux se reconstruire. Oser le basculement, la brutalité d’une décision qui condamne… Disparaître, mais disparaitre ne suffit pas, il faut aussi laisser aux autres l’énigme et l’intranquilité de l’absence. La fuite n’est pas partir, la fuite c’est ne jamais revenir. La fuite est une cassure alors que la fugue n’est qu’une bouderie.
Mais dans leur exil campagnard ces fuyards sont confrontés à l’épreuve du temps et à lancinante question de l’irréversibilité. Pour certains, l’aventure deviendra mésaventure. Un rêve ne vaut que lorsqu’on y croit… Quand les illusions de paradis vert se dissipent, vient alors le temps des lassitudes. On récite au fond de soi, désabusé, la mélancolique complainte de Jules Laforgue : « Ah ! que la vie est quotidienne… Et, du plus vrai qu’on se souvienne, comme on fut piètre et sans génie… » 
 

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