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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'avis des bêtes (2)

 

Ce fut une très grande incompréhension. Ce samedi matin, presque ordinaire – avec sa manif rituelle – je suis planté au bord du trottoir… Soudain, Julie se détache du défilé et vient à ma rencontre. Elle me raconte avec enthousiasme et force détails la manifestation antivax à laquelle elle participe ; elle m’en énumère minutieusement les slogans en s’amusant à répéter ceux qui sont les plus croustillants… S’apercevant que je fais grise mine, elle me prend à partie : 
– Je ne comprends pas, toi prétendument de gauche, si attaché à la démocratie, que tu ne manifestes pas avec nous ! Ce passe sanitaire qu’on nous impose, c’est un abus de pouvoir inqualifiable de l’apprenti dictateur Macron ! C’est un attentat contre nos plus élémentaires libertés comme on n’en a pas connu depuis la guerre !
Je ne peux faire autre chose que lui répondre :
– Je proteste et je manifeste lorsqu’il y a quelque chose que je réprouve. Or, là, sur ce sujet, il se trouve que je suis en accord : il n’y a donc aucune raison que je défile avec toi.
– Tu ne connais donc pas le sens des mots ?
– Oh ! que si, je crois connaître le sens des mots : je sais ce que veut dire le mot liberté, ce que veut dire le mot démocratie, ce que veut dire le mot dictature… Je sais aussi ce que veut dire le mot bêtise. Julie explose.
– Non seulement, tu es inconscient, mais tu me prends pour une andouille qui ne dit que des sottises ! 
– Non, tu ne dis pas des sottises, Julie, mais des bêtises… Il y a une différence entre sottise et bêtise : l’une est absence de jugement, l’autre est simple défaut de jugement… le sot ne pense pas, le bête simplement se trompe. Et là, tu te trompes et tu penses faux, Julie. S’en suit un long échange où l’on discute, ou l’on dispute à l’envi. L’exaltation propre à ce type de situation, fait que, rapidement, notre dialogue n’est plus qu’un dialogue de sourds. C’est très agacés que nous reprenons notre position initiale : elle dans sa manif, moi sur mon trottoir. Nous avons, tous deux, délaissé délibérément la « vérité des faits » (ce qui se constate), la « vérité de raison » (ce qui se démontre) au seul profit de la « vérité d’opinion » (ce en quoi l’on croit).
Cet échange stérile – simple choc de croyances et d’affirmations spécieuses – a provoqué en moi un trouble. Il est causé par les postures contradictoires révélées par les propos de Julie : celle du scepticisme conspirationniste (« je ne m’en laisse pas conter ! je sais débusquer – magie des réseaux sociaux – les fausses nouvelles construites par les experts et les médias à la solde du pouvoir et de l’industrie pharmaceutique) »), et celle du dogmatisme authentique (qui ne se soucie pas d’étayer ses affirmations par des arguments, car ce qu’il affirme est censé être en accord avec ce que pensent et disent ceux qui sont autour d’elle). En bref, Julie résonne plus qu’elle ne raisonne.
J’aurais pu me satisfaire de cette conclusion évidente : Julie a tort et moi, j’ai raison ! Mais non… Les choses sont plus complexes, car Julie et moi avons en commun, sans le vouloir et sans le savoir, des modes de penser identiquement bêtifiants. A la lumière de notre controverse de trottoir, on peut en identifier trois auxquels on attribue des noms plaisants :
– La Jobarderie (ou la culture CNews)
Notre liberté de pensée est prisonnière du rabâchage médiatique. On se complait, à force d’information répétitive à croire naïvement ce qu’on nous dit. Des médias peuvent ainsi exagérer l'importance d'une position minoritaire et omettre de présenter des éléments qui mettraient en évidence l'absence de fondement. « La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague. » Vigny écrit cela en 1834, et c’est toujours d’actualité.
– les Sounds bites
Ces petites phrases, ces fragments de discours isolés de leur contexte, cette jubilation des bons mots, des traits d’esprit qui impressionnent, tout cela forme un nuage de slogans qui encombrent nos discours et forment une pensée minuscule. Certains nomment cela le syndrome de Berlitz : répertoire de phrases toutes faites qui permettent de tenir conversation. Julie et moi, nous en avons fait grand usage
– Reductio ad Hitlerum
Cette locution latine désigne ironiquement le procédé rhétorique qui consiste à disqualifier les arguments d'un adversaire en les associant à Adolf Hitler. Le « pass-nazitaire », le « A bas la tyrannie covidiste », le « collabos ! » hurlé devant les locaux Pyrénées-presse des manifestants d’aujourd’hui, ne valent pas mieux, en guise de bêtises, que les « CRS SS », « A bas l’Etat policier » de mes années soixantehuitardes.
L’extension du domaine de l’offense par ce recours fréquent au champ lexical du nazisme produit par ricochet une forme inavouée de négationnisme. Si Julie pense sincèrement que passe sanitaire est un apartheid et que la vaccination obligatoire est une forme modernisée de shoah (1), dans son esprit, l’apartheid et la shoah historique ne sont pas si graves que ça !
Ces biais de raisonnement qui peu ou prou nous aveuglent et stérilisent notre réflexion sont autant de petites défaites de l’intelligence. Nous avons ingénument joué, Julie et moi, une consternante scène de « L’avis des bêtes » : elle avec sa « cavalcade des idiots éloquents » (Eluard), moi, avec mon hautaine attitude de l’idiot désabusé.
Toute cette confusion fait-elle de nous des imbéciles ? Pas sûr… Dans un épisode à la saisissante conclusion, Paul Valéry – bel esprit – nous met en garde : un jour, un imbécile l’aborde et lui dit : « Vous verrez que l’avenir me donnera raison ». Le maître lui répond : « Monsieur, vous me faites peur, car il est possible que vous soyez dans le vrai. »


(1) Dans sa diatribe en marge de la manif, Julie a repris presque mot à  mot le propos d’un manifestant bordelais interrogé par Actu Bordeaux : « Mon message peut sembler violent mais ça l'est tout autant de vouloir piquer les gens de force ! Pour moi, à la violence, il faut répondre par la violence. La référence à Hitler, c'est parce que c'est un nom qui fait peur. Tout de suite, on pense aux camps de concentration, à la répression. C'est exactement ce qu'il se passe en ce moment ! Interdire l'accès à certains lieux aux personnes non vaccinées, c'est de la ségrégation. Bientôt, il y aura des toilettes séparées pour les vaccinés et les non-vaccinés, comme à l'époque avec les personnes blanches et noires ? Et qui nous dit qu'on ne déportera pas un jour les non-vaccinés ? »

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