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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

L'invisible du lundi

Christian, j’ai besoin de te raconter ma journée du 15 novembre. C’était lundi dernier…
J’étais venu te rencontrer… Je voulais absolument te voir. 
Quand je suis entré dans ta chambre, Tu dormais profondément. L’infirmière m’a dit : « voulez-vous que je le réveille ? » Je lui ai répondu qu’il valait mieux te laisser dormir et je me suis installé sur un fauteuil près de toi…
Tu respirais lentement, calmement… Ton visage ne marquait pas de souffrance… Je suis resté là, longtemps à tes côtés… Vers 16 heures, il a fallu que je parte pour ne rater le train du retour à Pau. J’ai déchiré une page de mon carnet et je t’ai écrit ce petit message :

« Mon Bel Ami,
Je suis passé te voir cet après-midi…
Tu dormais si paisiblement que je n’ai pas osé te réveiller…
Alors, j’ai discuté muettement avec toi et nous avons parlé d’ESPERANCE et d’AMITIE…
Ah ! J’allais oublier de te dire : c’est une sacré belle chance d’avoir un ami comme toi.
Je t’embrasse. »

Le smartphone est un terrible mouchard. Rien ne lui échappe. Il chronomètre tout. Je suis sorti de l’hôpital et à 16 h 01 exactement, j’ai appelé Bib pour lui dire que je t’avais trouvé bien… Je décide d’aller à pied jusqu’à la gare.
40 minutes plus tard, à 16 h 40 exactement, je suis près de l’église Sainte-Croix. Je reçois un message de Bib. Juste deux phrases glaçantes : « Il est parti… Je n’arrive pas à y croire… »
Un peu sonné, je vais au buffet de la gare et je dis à la serveuse : « Servez-moi un grand verre de Médoc car le temps est venu pour moi de m’enivrer… »
Quand je suis allé prendre mon train, la serveuse m’a rattrapé en courant sur le quai. Elle m’a tendu un petit sac en papier : « Tenez monsieur… C’est pour vous consoler… » Dans le sac, il y avait un cannelé. 
J’ai ressenti un trouble intense Christian : le sourire et la bienveillance d’une jeune femme, le croustillant et le moelleux d’un petit gâteau bordelais, voilà les marqueurs de ma première journée sans toi, mon Ami. Tout va rester gravé là…
Dans le train, j’ai sorti mon carnet et, durant tout le trajet, j’ai écrit la longue litanie des « Je me souviens », tous ces instants en commun qu’on ne veut pas oublier…
Cet exercice obstiné de ressouvenance a pour vertu d’occulter le présent – surtout s’il est douloureux.
Je voudrais, mon Bel Ami, juste t’en dire quelques-uns…
Je me souviens du jour où est née notre amitié. Souvent, une grande amitié nait d’une engueulade. Et ce fut le cas. Tu étais, en ce temps-là, en charge du tourisme et de l’environnement au Conseil régional. Je voulais une subvention, et toi, tu t’échinais à me la refuser. Dur débat entre nous : arguments, contre-argument avec ce qu’il faut de mauvaise foi… A la fin, c’était devenu un jeu et peu nous importait la subvention et son objet… C’est là que nous avoir pris le goût d’échanger, de mesurer nos différences et nos ressemblances, jusqu’en devenir complices et bientôt essentiels l’un pour l’autre.
Je me souviens du jour où la maladie s’est invitée dans ta vie. Il t’a fallu faire avec cette absurde compagne qui a installé, peu à peu, l’encombrant voisinage de la mort. Elle a teinté obstinément tes jours – même les plus bleus – de nuances de gris.
Je me souviens aussi de ces « je-ne-sais-quoi », de ces « presque-rien » : la surprise d’un très bon vin, le joli geste d’un rugbyman (surtout s’il est de l’UBB), les émotions esthétiques, les horizons pyrénéens, les chants basques et béarnais, le récit de tes voyages… tous ces minuscules bonheurs qui rendent la vie aimable.
Je me souviens de ces articles que tu m’envoyais par courrier avec la mention écrite à la main en haut de la page : « Tu devrais lire ça… Il faudrait qu’on en parle… » Tous tentaient d’éclairer de la complexité du monde, la gestion des affaires publiques, le gouvernement des hommes. Ils émanaient de gens qui savaient penser et qui savaient écrire… et ça Christian, c’était important pour toi.
Je me souviens des lectures que je te faisais à voix haute au téléphone. Avec Montaigne, on a traité d’amitié, ce dialogue sincère avec les autres ; avec Simone Weil, on a traité d’enracinement, ce dialogue discret avec soi-même… et je suis fier de t’avoir fait découvrir Etty Hillesum – cette grande âme au destin brisé par les nazis – avec elle on a traité d’espérance, cette profonde conversation avec Dieu.
Je me souviens enfin de cette émotion intense qu’a produite en nous la lecture d’un très beau texte de Victor Hugo. Dès mon retour à la maison, je l’ai cherché, je l’ai trouvé et aujourd’hui, je te le livre encore :

« Le prodige de ce grand départ céleste qu’on appelle la mort, c’est que ceux qui partent ne s’éloignent point. Ils sont dans un monde de clarté, mais ils assistent, témoins attendris, à notre monde des ténèbres. Ils sont en haut et tout près…
La beauté de la mort, c’est la présence. Présence inexprimable des âmes aimées, souriant à nos yeux en larmes. L’être pleuré est disparu, non parti… les morts sont des invisibles, pas des absents. »

Voilà Christian, mon Bel Ami, mon Invisible Ami, voilà le récit de cette satanée journée du 15 novembre à Bordeaux.
Adiu amic, sias en patz
 

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H
Quelle triste nouvelle. La vraie solitude est celle-là, dans la perte d un ami. Il emporte des pans de temps, les secrets et les complicités et rien ni personne ne peut apporter une once de réconfort. Vos souvenirs en commun n appartiennent qu à vous deux et l éternité en sera la dépositaire. Courage !
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G
Ton message me fait du bien Gracianne, beaucoup de bien.