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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Soyez galant jeune homme !

La scène se passe à bord de la Coxitis (1). Un jeune homme et une femme un peu moins jeune montent à l’arrêt de l’église Saint-Jacques. Dans la navette, il ne reste qu’une place assise, à côté d’une vieille dame, très digne et bien pomponnée. Le jeune homme, sans hésitation, prend le siège vide. La vieille dame le regarde d’un air étonné, hésite un peu, et lui dit :
« Soyez galant jeune homme, laissez-lui la place…
– Pourquoi ? Elle n’est pas vieille, pas enceinte, pas handicapée…
– Mais c’est une femme !
– Et moi, madame, je suis un homme, c’est quoi la différence ?…
La vieille dame se renfrogne, grommelant des considérations désabusées sur les « mauvaises manières »… Le jeune homme, lui, bien calé sur son siège regarde d’un œil distrait le paysage urbain qui défile derrière les vitres. Il n’a, de toute évidence aucune, mais aucune, intention de se lever. A l’arrêt du bus, il deviendra clairement goujat : jouant des coudes, il est le premier à descendre, passant devant, sans vergogne, toutes les femmes qui attendent l’ouverture de la porte de la navette. Bel exemple « d’ingalanterie » contemporaine (rien que pour lui, ce néologisme méritait d’être créé). Cette péripétie minuscule, dans le huis-clos de la Coxitis, résume le destin d’un mot : galanterie, désuet en apparence, mais qui, par son ambigüité même, est toujours d’actualité. Il dit, en ombre et lumière, le délicat rapport qu’entretiennent le masculin et le féminin.

Pour le comprendre, l’histoire nous éclaire. Il y a bien longtemps, les troubadours faisaient profession de galanterie. Ils usaient de désignations mystérieuses pour nommer leur dame et voiler leur amour. Vaine pudeur d’expression, car tout le monde y voyait clair (la dame aimée surtout). Lointain héritage de cet « amour courtois », la galanterie voit son heure de gloire sous l’Ancien Régime. C’est un idéal de distinction dans la cour des rois de France. 
La révolution française marque une césure. A partir de 1789 en effet, la galanterie est vue comme une marque de l’Ancien Régime. Les révolutionnaires prônent alors un nouveau type de rapports entre les hommes et les femmes (avec ce qu’il faut de machisme, quand même).
Au moment de la Restauration et de la morale bourgeoise triomphante, la galanterie fait son retour, mais fortement dévoyée. Elle hésite entre marivaudage, libertinage et pudibonderie. Le théâtre de boulevard va beaucoup se moquer de ces don Juan d’opérette qui coursent le jupon. Ne perdant jamais des yeux la lointaine et improbable perspective de « l’ardent contact de deux épidermes », les prétendants, avec leur galanterie, se satisfont de « l’échange de deux fantaisies ». Encore, pour que cela aille bien, il leur faut composer avec le poids des mots : savoir distinguer ce moment bascule où l’outrance devient outrage. Là se niche le cœur battant de leur liberté d’expression : « J’ai envie de le dire ; je pourrais le dire, mais je choisis de ne pas le dire. ». Aimables conversations faites de quelques « mots dits » et de beaucoup de mots tus ».

Qu’en est-il de ces jeux de l’amour et du hasard aujourd’hui ?
De vertu ou de politesse qu’elle était autrefois, la galanterie est d’abord devenue ringarde, puis suspecte, et enfin hautement condamnable. Simone de Beauvoir a donné les premiers coups de boutoir. Dans « Le deuxième sexe », elle considère la galanterie comme un miroir de la domination masculine. Propos prolongés et développés ensuite par les mouvements féministes qui la qualifieront ironiquement de « sexisme bienveillant ». De manière insidieuse, la galanterie mettrait l'homme dans la posture du chevalier et la femme, toujours fragile, dans une nécessité de protection. Si la bienveillance est une attitude positive, le sexisme non.
Avec la libération de la parole féminine dans la foulée des mouvements #metoo et #balancetonporc, qui font écho à l'affaire Weinstein, tout va se radicaliser soudain et la répudiation de la galanterie (et le mot, et la chose) est désormais absolue. En réaction au risque de puritanisme que comporte cet extrémisme, quelques femmes (dont Catherine Deneuve), dans une tribune fameuse (2), réclament un paradoxal – et scandaleux pour beaucoup – droit à être importunées : « Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. » Voilà donc la galanterie remise à sa place de simple « mensonge de l’amour ».
Me revient en mémoire cet échange entre Jacques Chancel et Gisèle Halimi dans l’émission « Radioscopie »
- Lui (un brin coquin) : Ainsi, madame, vous refusez la galanterie ? 
- Elle : Oh que non, si moi je peux être galante avec vous sans que cela pose problème… 
Constatant la gêne de son interlocuteur, et pour éviter toute ambiguïté, Gisèle Halimi poursuit avec cette phrase admirable de clarté : « Soyons galants tous les deux Monsieur, ou ne le soyons pas ! » (3)
Cette revendication de l’indistinction du masculin et du féminin accrédite, par une pirouette surprenante, le « Je ne vois pas la différence » du jeune malotru de la Coxitis. 

(1) Petit bus navette qui permet de faire gratuitement le tour du centre-ville de Pau.
(2) Le Monde – « La tribune des 100 femmes » 9 janvier 2018
(3) France inter – Radioscopie (1973)
 

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