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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Une forêt de symboles

Nous sommes dans un temps paradoxal où se conjuguent déficit d’histoire et besoin d’un récit crédible et fédérateur (1). Macron qui change le bleu du drapeau français ; Zemmour qui réhabilite le « bilan juif » de Pétain ; Rama Yade qui se trouve « micro-agressée » ; Joséphine que l’on panthéonise… tous ces événements – certains minuscules, d’autres majeurs – font référence à la France, à son histoire qui est aussi notre histoire.
Il faut faire avec ces passés qui passent et ceux qui ne passent pas. C’est une rude entreprise pour les non-spécialistes que nous sommes. Pour se rassurer, nous tentons de nous en remettre aux fondamentaux. Mais que le paysage est complexe ! Nous errons, désemparés, dans une forêt de symboles. Alors, allons à l’essentiel. Tout est dit dans l’article 2 de notre Constitution : La langue de la République est le français. L'emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L'hymne national est « La Marseillaise ». La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ». Il existe bien d’autres marqueurs de la République : le 14 juillet, Marianne, le Panthéon, les monuments…  Mais ces références – officielles, officieuses – ne vont pas de soi… toutes portent peu ou prou en elles leur lot d’incertitudes et de contestations. Passons-les en revue…

Le combat contre l’usage exclusif du français dans la vie publique est ancien et tenace. Dans les années 70 et 80, des actions de désobéissance civile : déboulonnage et peinturlurage des panneaux de signalisation, ont relancé le débat sur la valeur patrimoniale des langues régionales. Combat en partie gagné. C’est cette réalité que le Parlement a consacré en inscrivant dans la Constitution, le 21 juillet 2008, un article qui porte « que les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. »  Le texte autorise de façon claire les services publics à recourir à des traductions en langue régionale par exemple sur les bâtiments publics, les panneaux de signalisation, mais aussi dans la communication institutionnelle. 

On garde, par nostalgie plus que par fidélité à l’histoire, la devise républicaine (un temps mise à mal par le pétainisme et son désespérant « Travail-Famille-Patrie »), mais on est tenté d’adjoindre aux valeurs initiales « Liberté-Égalité-Fraternité », ressenties comme simplement déclamatoires et formelles, trois vertus opérationnelles qu’exige notre époque : Autonomie, Équité, Solidarité.

La Marseillaise. Curieusement, ce chant guerrier des origines accompagne la réconciliation et la paix. On se souvient qu’à Douaumont, lors des célébrations du 70ème anniversaire de la bataille de Verdun, lors de l'exécution de La Marseillaise, le Président François Mitterrand et le Chancelier Helmut Kohl se tiennent la main sur le lieu même de la bataille la plus meurtrière de la Première guerre mondiale. Pourtant, ce chant ne fait pas l’unanimité. On s’est un temps scandalisé lorsque des footeux (Anelka, Karambeu, Benema…) refusaient de le chanter. Mais l’affaire n’est pas anecdotique. Les attentats du 7 janvier contre Charlie-Hebdo et les rassemblements qui ont suivi ont relancé la polémique autour de la Marseillaise, notamment avec Christiane Taubira qui n’a pas voulu s’associer aux députés de l'Assemblée nationale en raison de la violence des paroles. Giscard, lui-même, en son temps, a voulu apporter des modifications. Il y renoncera sans que son opinion sur le fond n’évolue. Il dira, cynique : « Les paroles sont d'un ridicule ! Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont sous l'Arc de triomphe, et on est en train d'abreuver nos sillons d'un sang impur! » Mais, c’est le point de vue exprimé par Chaban-Delmas, Compagnon de la Libération, qui prévaut aujourd’hui encore : « Ayant appris au moins le refrain, et, sans doute, un ou deux couplets de la Marseillaise dans ma prime enfance, ayant été élevé dans la vénération de la France, la Marseillaise est pour moi un chant émouvant, entraînant et infiniment précieux. Heureusement qu'il n'est pas question de changer la musique ; et je ne pense pas qu'il soit absolument nécessaire d'adapter les paroles à notre époque : le présent s'explique par le passé, et c'est le présent qui doit éclairer l'avenir. »

Les monuments. Usant d’une litote surprenante, Rama Yade se dit « miro-agressée » lorsqu’elle passe devant la statue de Colbert (2). Elle s’en explique : « Le problème n'est pas de supprimer ces statues, il faut arrêter de les célébrer dans les rues, le métro et les palais de la République, et mieux les connaître ! » Dire leur part d’ombre et de lumière. Au Panthéon, temple de la République, le jour même de la pantomime zemmourienne, Macron, avec un art consommé du contrepied médiatique exaltait, en recevant Joséphine Baker, tout ce que le néo-candidat réactionnaire exècre et dénonce.

Face à toutes ces tentatives – ces tentations – d’instrumentalisation, de falsification et de négation de notre histoire dans le débat public,  « Faire nation » est un impératif. C’est la perspective d’un combat idéologique et politique frontal à mener dans les mois à venir : veiller sans cesse à ne pas calomnier son temps par ignorance de l’Histoire. « Faire nation »…  quel mot singulier que nation ! Il vient du fond des âges : « peuples et nation » dit l’Ancien Testament. Mais mot multiple et indéfini aussi, aux sens confus. Il faudra attendre la Révolution pour qu’il se fixe. Trois sens se  combinent alors : le sens social (une population vivant sous les mêmes règles, habitant sur le même territoire) ; le sens juridique (un corps de citoyens égaux devant la loi et personnifiés par une autorité souveraine), et le sens historique, le plus important (une collectivité unie par le sentiment de sa continuité). C’est l’amalgame d’une histoire faite de regrets à partager et d’un avenir désiré en commun.

(1) Lire à ce propos « Question d’Histoire(S) », la très instructive chronique de Marc Bélit parue dans ce journal le samedi 27 novembre dernier.
(2) Ce ministre de Louis XIV est l'auteur du "code noir" qui légiférait l'esclavage dans les colonies françaises.
 

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