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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

J'ai 20 ans...

Emmanuel Macron y est allé – une fois encore – d’une énigmatique petite phrase : « C’est dur d'avoir 20 ans en 2020…» (1). Assertion brutale qui laisse la porte ouverte a beaucoup d’interrogations. Est-ce si dur d’avoir 20 ans aujourd’hui ? Le président se justifie : « Je ne donnerai jamais de leçon à nos jeunes… Ce sont ceux qui, honnêtement, vivent un sacrifice terrible : des examens annulés, de l'angoisse pour les formations, pour trouver le premier job… ». Bon, tout ça est vrai, mais on est tenté de répondre, à la manière de Cyrano : « Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! » tant nous viennent à l’esprit des situations historiques où avoir 20 ans était autrement dramatique qu’aujourd’hui. Mettons-nous un instant à la place de ceux qui, à 20 ans, connurent la mobilisation pour des guerres – mondiale, coloniale ou autre – au XXème siècle ; nous relativisons d’emblée le malaise des « vingtenaires » macroniens.

Alors, pourquoi cette phrase a été reprise à l’envi par les médias ? C’est que Macron a eu l’habileté d’évoquer le fait « d’avoir 20 ans ». S’il avait dit 18 ou 24 ans, nul n’y aurait pris garde. Mais 20 ans – 20 ans ! – ce n’est pas un âge ordinaire. C’est dans nos esprits un âge mythique. Nourri par la littérature et les arts populaires il convoque notre imaginaire : « On n’a pas tous les jours 20 ans… » Cette chansonnette, en quelques vers mirlitonnés alerte sur la fugacité et l’intensité de cet épisode. C’est donc un âge où tout bascule. Mais c’est surtout un âge ambigu, situé à la frontière indéterminée de l’adolescence (comme sortie de l’enfance) et de la jeunesse (comme entrée dans l’âge adulte). C’est souvent le temps des crises existentielles. En effet, l’enfant et l’ado, qui n’ont cessé de rêver à la magie du « quand je serai grand », s’aperçoivent, arrivés à ce stade, que tout reste à faire. Les sociétés anciennes réglaient cela par des rituels d’initiation. C’était parfois douloureux, mais le nouvel adulte était ainsi consacré, prêt à prendre toute sa place dans la société. C’est un peu cette fonction que remplissait en France le service militaire obligatoire jusqu’à sa suppression en 2001.

Mais qui sont ces vingtenaires d’aujourd’hui sur lesquels Macron compatit ? Ils appartiennent à ce qu’il est convenu de nommer : « la génération Z ». C’est la plus large cohorte générationnelle de la population mondiale (2). La génération Z est toujours présentée comme parfaitement adaptée à l’ère numérique qui l’a vu grandir. 
Mais, portons plus précisément le regard sur ceux qui fêteront leur vingtième anniversaire en 2022. Ils sont donc nés en 2002 et se trouvent, de fait, être les contemporains de quelques moments charnière qui marquent notre époque. Retenons-en trois : trois événements qui sont autant d’avènements. En étant cyniques – et poursuivre dans le vocabulaire macronien – on pourrait dire que tous trois préludent nos « emmerdes » actuelles.

Le premier c’est la consternante élection présidentielle de 2002. Ce coup de tonnerre politique porte en germe deux dynamiques inversées : le flux montant des idées de la droite extrême et le reflux persistant de celles de la gauche progressiste. Des preuves ? La candidate du FN en 2017 a réuni plus de 10,6 millions de voix. C’est deux fois plus que ce qu’avait engrangé son père en 2002 (5,5 millions). Mais socialement, les chiffres sont plus parlants encore (3).  Dans la même période on assiste au lent et inexorablement délitement des partis de gauche. De trahisons en renoncements, de morcellements en frondes insistantes, les idées (et les votes) progressistes dans l’opinion en sont au stade d’une peau de chagrin. Selon les derniers sondages pour l’élection à venir, les multiples (et irréconciliables) candidats de gauche récolteraient à eux tous moins du quart des voix exprimées. Ça va être compliqué pour nous (ceux qui ont 20 ans et les autres) les 10 et 24 avril prochain. Migraine garantie.

Le second événement notable de l’année 2002 est l’injonction de Chirac au sommet de la Terre à  Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Cette phrase, devenue culte, marque le début d’une conscientisation mondiale sur l’urgence du traitement du changement climatique. Là aussi, 20 ans après, d’hésitations en voltes face, les politiques publiques peinent à relever le défi.

Enfin, plus positif, le troisième événement de 2002 est la mise en circulation de l’Euro. Avec cette monnaie sonnante et trébuchante en main, nous nous sommes sentis un peu plus européens. Presque citoyens… 

Tous ceux-là, ceux de 2002, pourraient faire leur ce cri du cœur poussé en son temps par Paul Nizan : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde.» (4)


(1) Allocution du 14 octobre 2020
(2) Selon une projection réalisée par Bloomberg à partir des données des Nations Unies, en 2019, ils représenteraient 2,47 milliards d’individus, soit 32% de la population mondiale.
(3) Les chômeurs sont ainsi 47% à avoir choisi Marine Le Pen en 2017. En 2002, ils étaient 11% à avoir voté pour le FN. Si l’on regarde les diplômes, 45 % des électeurs ayant un niveau inférieur au bac ont voté FN. Contre 22% en 2002. Les ouvriers sont 56 % à avoir choisi Marine Le Pen. En 2002, Jean-Marie Le Pen avait récolté 31% des votes des ouvriers.
(4) Paul Nizan – Aden Arabie (éd. La Découverte)
 

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