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Des humeurs et des jours

Anachroniques contemporaines

Un jour sans fin

Nous venons de sortir de la période des fêtes et quelques frustrations ne sont pas encore évacuées. L’histoire d’Alex et Jeanne l’illustre. Leur programme « réveillonesque », respectueux des consignes (1), était « aux petits oignons » : Noël avec les enfants (pas plus de 6 à table) ; premier de l’an avec de bons amis (pas plus de 12)… Echec sur toute la ligne. 

Peu avant le 25 décembre, pour se rassurer et surtout rassurer leurs enfants, Alex et Jeanne se sont fait tester. Bingo ! Comme plus de 50 000 personnes par jour à cette époque, ils ont découvert qu’ils étaient positifs, tous deux contaminés par la Covid-19. Ipso facto, ils ont dû renoncer aux retrouvailles et aux agapes ; se confiner et s’isoler durant 10 jours entiers. Morosité garantie. Alors que faire pour ne pas renouveler ce type de mésaventure ? Se vacciner certes ! C’est le mot d’ordre principal, mais il s’accompagne d’un mot d’ordre secondaire tout aussi nécessaire : gardez vos distances !

Nous voilà versés subrepticement dans une société de la distanciation. Au début de la pandémie, on parlait de « distanciation sociale » pour se protéger du virus. Terminologie trop abstraite pour être bien comprise. Le premier ministre de l’époque, Edouard Philippe, a vite rectifié le tir : c’est bien de « distanciation physique » qu’il s’agit et il décrit, minutieusement, un à un, les très concrets « gestes barrières ».  Voilà que nous nous sommes mis à nous éloigner physiquement de notre ami, de notre voisin, de notre concitoyen, maintenant une distance physique d’au moins 1 mètre. Et on a vu apparaître des marquages au sol, des panneaux de plexiglas, des mesures « sans contact » pour matérialiser cette distance et séparer. On a vu également l’émergence d’un nouveau vocabulaire qui, très vite, a intégré notre langage quotidien : « Moi aujourd’hui, je travaille en présentiel… tout le reste de la semaine, je suis en distanciel… », le variant, le cluster, la comorbidité… On a fait, dans le même temps, l’apprentissage à marche forcé de la virtualité. Ainsi, on a pu lire dans la presse ces informations étonnantes : un lycée de Bayonne sans lycéens, les portes ouvertes de l’UPPA sans étudiants… On s’accoutume aussi à cette floraison des « télé-quelque-chose » (télé travail, télé enseignement, télé médecine…) qui sacralisent le « tout à distance », même dans les actes les plus ordinaires de la vie professionnelle : les pauses-café, les discussions de couloir, les apartés en réunion… bref, tous ces moments qui produisent du lien entres les personnes, de la cohésion et de la solidarité dans une équipe.

 Ainsi, nous vivons sous l’empire de l’éloignement. La distanciation apparaît comme l’indice d’une évolution plus profonde de nos sociétés et de nos modes de vie, imprégnés de plus en plus par la logique du sans contact inhérente au développement du numérique. Lors d’un débat télévisé, un pédopsychiatre posait la question bien embarrassante des effets qu’auront à long terme ces mesures, en particulier sur les enfants et leur perception d’autrui. Il va falloir composer durablement avec les vertus incertaines de l’éloignement. Durablement, car rien n’indique que cela va s’arrêter – se calmer peut-être, mais s’arrêter ? Même Macron, d’ordinaire empreint d’enthousiasme et de volontarisme, y va de son commentaire désabusé. Pour lui, la cinquième vague du coronavirus qui sévit actuellement « met un coup au moral des Français… On sent une fatigue car, là, il y a un côté jour sans fin ».
Dans un texte (2), Théophile Gauthier file une jolie métaphore de l’éloignement avec l’horizon inatteignable : « Il en est de certaines idées comme de l’horizon qui existe bien certainement, puisqu’on le voit en face de soi de quelque côté que l’on se tourne, mais qui fuit obstinément devant vous et qui, soit que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient toujours à la même distance ; car il ne peut se manifester qu’avec une condition d’éloignement déterminée ; il se détruit à mesure que l’on avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et insaisissable, et c’est en vain que l’on essaye de l’arrêter par le bord de son manteau flottant. »

(1) Le professeur Arnaud Fontanet, membre du Conseil scientifique chargé de conseiller l'exécutif sur la crise sanitaire, était présent au festival « Les Idées mènent le monde » au Palais Beaumont en novembre dernier. Il estimait qu’il fallait « diminuer les contacts ». Pour lui, le pic de contaminations provoqué par la 5e vague en France pourrait être atteint au mois de janvier. "C'est ce que nous disent nos projections", D'où la nécessité d'entamer "une période d'efforts" dont le point culminant se situera "au moment des fêtes de fin d'année". Pour le repas de Noël par exemple, il recommande de limiter le nombre de convives autour de la table. "Plutôt six que douze personnes", prévient-il, sans insister lourdement sur cette jauge.
(2) « Mademoiselle de Maupin » - Théophile Gautier (Folio classique – Gallimard)
 

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