Anachroniques contemporaines
Pierrot s’ennuie-t-il ? Non, non, les jours confinés n’ont pas été longs pour lui, mais ils étaient fades. Fades comme une garbure en panne de trébuc. Il leur manquait ce petit quelque chose, ce presque rien qui en construit la saveur nécessaire. Sans...
Cher Jean, Je t’ai laissé hier un message sur ton téléphone, mais je m’en veux de n’avoir trouvé que des mots impuissants à dire mon émotion… Alors, j’essaie l’écrit. Tu as perdu ta mère Jean, moi aussi. Nous avons désormais, avec tant d’autres choses,...
Des jours en hiver, lorsque le temps était clément, on entendait comme un bruit de pendule, un clip-clop étouffé qui venait du dehors. C’était Eugène qui sabotait dans la cour de la ferme à la recherche de quelque chose à faire, mais il n’y avait rien...
Eugène ne connait pas l’inquiétude du temps. Il passe avec méticulosité le balai à branches de bruyère dans la cour de la ferme jusqu’à ce que la dernière feuille rousse déposée par la brise d’automne ait rejoint au bord de la clôture du jardin le grand...
Ils avaient passé tant de temps (55 jours !) à se morfondre dans leur huis-clos ordinaire qu’ils avaient hâte, sitôt le signal de libérations conditionnelle, d’appeler la troupe oubliée de leurs bons vieux copains d’avant pour se regrouper – surtout sans...
Troublante interrogation de Paul-Jean Toulet dans Les lettres à soi-même : « Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? » Je sonde, je me questionne, je fouille dans mes armoires les plus secrètes,...
Dans la fameuse scène du balcon, Juliette s’interroge : « Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. » On comprend que le nom de Montaigu (qui est celui de Roméo) qu’elle devrait exécrer, elle la Capulet,...
Cette photo d’une petite Vietnamienne courant nue et hurlant sa douleur a laissé une empreinte indélébile. C’était en couverture de “Life Magazine”, en 1972. Son auteur, Nick Ut, avait alors obtenu le prix Pulitzer. Vingt-cinq ans plus tard, lors d’une...
Toute la mécanique mentale de la période confinée que nous traversons a pour fondation dominante le refrain obsédant d’une exposition : l’exposition au risque. C’est l’argument massue qui emporte tout. Qu’importe si le risque Covid est statistiquement...
Mémoire lourde, sourde, emplie de silence, de vies calcinées, abandonnées, de malheurs indicibles… A l’horizon si proche des gondoles bringuebalantes chargées d’amoureux bouffons, tout à portée de clapot des monstrueuses bâtisses flottantes où s’agite...
Malaise et fascination hier soir, au jour 6 de mon absolu confinement… Parfois il y a la télé que je regarde d’un œil distrait, puis parfois vient la magie d’une image et l’aimantation… Quel putain de film que celui-là ! Aimanté j’ai été. Malaise parce...
Sur les coteaux de l’Astarac – cette contrée de Gascogne à des rondeurs souples, des ocres et des verdeurs tendres semblables aux paysages de Toscane, il est un timide sommet où un chêne très vieux tient compagnie à chapelle modeste, vieille elle aussi…...
La C4 Citroën noire de 1938 est une bien jolie voiture. Fière. Solide. Capricieuse aussi. Elle ne supporte pas qu’on lui parle mal et, lorsque ça arrive, elle a tôt fait de rechigner à faire tout ce qu’on lui demande de faire. Elle devient alors voiture...
Eh bien ! Nous voilà réduits d’un coup, d’un seul, à l’état d’apprentis robinsons. De minuscules robinsons. Des millions de robinsons, des robinsons de pacotille en vérité, mais des robinsons tout de même, avec leurs lot de saisissements, d’inquiétudes...
Ces jours-ci - quelle surprise ! - j’ai le temps. Alors, je lis. Mes lectures sont multiples, souvent aléatoires (la main prend un livre au hasard sur une étagère) et se font à saut de puce. Je fais comme les abeilles de Montaigne : « Elles pillotent...
Matutini erunt Ils seront matinaux Ma très douce Ofélie L’air sera glacé La brume épaisse Le soleil secret et dolent Ils monteront tous en troupe Silencieux et sévères Casquettés – bottés – emmitouflés La musette gonflée Là-haut sur la pantière A l’espère...
La démocratie est un exercice d’équilibre entre pouvoir de la majorité et droits des minorités. La majorité est légalement apte à prendre des décisions au nom de tous. La minorité est légitimement en capacité de les contester : grèves, manifestations,...
Il y a des lieux dans Pau où la ville a des airs de place de village. Bordée de grandes voies urbaines, méprisant le vacarme automobile incessant, il y a quelques bancs, des arbres qui donnent une ombre douce même lorsque le temps est gris, un grand rectangle...
Sommes-nous en train de nous vacciner contre la trépidance, cette maladie sournoise des temps modernes qui fait que nous nous agitons sans cesse et qui nous isole des autres et du monde ? Nous nous appliquons, inconsciemment et involontairement, une thérapeutique...
Sur le chemin de mon village natal, je surveille la nature qui s’anime. Bourgeons audacieux, feuilles encore latentes, les arbres se colorent craintivement… Dans les champs qui m’entourent, viennent les premiers labours de printemps… Ils révèlent la terre...
La conversation d’aujourd’hui avec X me laisse perplexe. On s’est dit tant de choses… Est-ce de l’amitié entre nous ? Amitié : mot si commun et sentiment si rare. Il me faut un long moment de réflexion avant que ne surgisse une évidence. L’amitié ne se...
La langue de l’instinct est le parler d’enfance. C’est lui qui surgit dans la peur, la colère, l’extase ou la détresse… C’est la langue des cris, des gémissements, des chuchotements. Quand ça va mal, très mal, chacun appelle sa mère dans sa langue initiale....
J’aime laisser traîner mes oreilles dans les bistrots pour cueillir des échos de conversations qui racontent des morceaux de vie, sans trop de censure, ni dans les mots, ni dans les opinions… Ces bruits de terrasse ont un équivalent en version écrite...
Pau, dimanche 23 février. Boulevard des Pyrénées. Journée lumineuse et chaude. Le printemps fait la nique à l’hiver. Les hommes sont habillés très « sportwear » ; les femmes, épaules nues, ont des jupes légères qu’elles retroussent un peu pour laisser...
Les soirs d’été, lorsqu’arrivait le serein, les femmes des gendarmes se retrouvaient dans la cour de la caserne. Chacune apportait sa chaise qu’elle calait contre le mur de la grande bâtisse, et là, à peine assises, elles se mettaient à parler, d’abord...